Elles, ils, ne sont, ni nus, ni maigres, et certainement pas tremblants.
Il n’y a plus de wagon plombé non plus, et c’est heureux.
Mais il y a l’air du temps ; aujourd’hui, c’est l’air de notre temps qui est plombé.
L’air du temps est au mensonge, à la tromperie ; notre savoir-vivre ensemble a pris du plomb dans l’aile.
Alors ils, elles, marchent calmement, rient et chantent ; ce sont pourtant les mots de la colère.
Leurs enfants pourront dire qu’ils avaient la colère saine et joyeuse et ce n’est pas rien ; quelques bambins sont d’ailleurs là, juchés sur les épaules de papa et maman, ils scandent haut et fort les mots des parents et ils le font le plus sérieusement du monde ; les enfants savent parfaitement dire non.
L’automne vaudois 2025 est à l’enseigne d’une festive indignation : il y a des cris qui déchirent la nuit ; qui cisaillent l’air du temps d’une indéniable, mémorable et lumineuse indignation : cherche parents riches pour ma fille étudiante, l’ironie s’est invitée, elle aussi, sur ce bout de pancarte.
Elles n’ont pas été tout de suite en colère ; ils ont commencé par être stupéfaits ; d’abord, elles n’y ont pas cru ; nombre d’entre eux s’étaient fait à l’idée des coupes budgétaires, des restrictions diverses et variées, des manques de moyens chroniques, des efforts supplémentaires d’année en année savamment reconduits, ajournés, péremptoirement exigés sans que la fiche de paie ne les valorise jamais ; nombre d’entre elles commençaient à se faire à l’idée des heures supplémentaires prises sur leur fameux temps librement géré et jamais considérées ; nombre d’entre eux commençaient à se faire à l’idée d’une inflation jamais rattrapée, et des primes d’assurance toujours plus envolées ; nombre d’entre elles, nombre d’entre ils, ne s’étaient pas vraiment aperçus d’une fonction publique où la sécurité de leur emploi avait été éhontément précarisée : ça ne m’arrivera jamais pensaient-ils ; jamais à moi, songeaient-elles ; nombre d’entre ils, nombre d’entre elles, refusaient d’envisager qu’un de ces jours ce seraient eux qui pourraient basculer du côté des working poors ; et voilà que, législature après législature, le temps est venu, de plus en plus plausible, où ils risquent de s’inscrire au nombre des nouveaux travailleurs pauvres ; mais non, enfin ! pourquoi nous ? jamais ! essayaient-ils pourtant de se rassurer année après année.
Et puis on a osé leur faire le coup de la baisse du salaire sous couvert d’une fausse crise budgétaire ; on leur a fait le coup du mépris, sans préavis, sans ménagement, sans un mot, sans un égard ; on leur a refait le coup du mépris comme on fait le coup du lapin, pour les faire taire une fois pour toutes ; les asservir définitivement.
Alors, elles ont compris que c’était bien vrai : non seulement leur personne ne comptait plus pour rien, mais il fallait encore qu’ils paient pour les manigances d’autrui, les illégalités de quelques uns, la richesse d’un petit nombre ; il fallait encore qu’elles, ils, essuient de leurs propres mains la salissure du crachat sur leur dignité ahurie.
Maintenant, ils sont dans la rue ; elles crient vénère ; il y a des cris qui déchirent la nuit.
Au bout de toutes ces années, de 1963 à l’automne 2025 ; au bout de tout ce temps, il y a donc encore et toujours quelque chose qui déchire la nuit.
L’homme a posé le pied sur la Lune, il rêve d’aller se faire foutre sur Mars, mais sur cette Terre, traînent encore de vieux relents de plomb ; il y a encore et toujours, de plus en plus et partout, des cris qui déchirent la nuit.
Ce soir, dans les rues de Lausanne, trois mots pour un cri simple qui les résume tous : Non – Non – Non.
Pas encore de relents de plomb ici, juste une senteur de désobéissance ; les prémices du parfum qui viendra.
De 1963 à nos jours, dans un tout autre contexte, les paroles de Ferrat illustrent encore celles du désarroi des mille et des cent qui marchent en cette fin d’automne 2025 dans les rues de Lausanne, entre Cathédrale et Château ; les mille et les cent louvoient entre les lieux où le pouvoir a ses bureaux, où il élabore ses ignominies ; les mille et les cent disent Non à l’inacceptable mépris que des êtres humains pourtant, terrés dans ces bureaux, cultivent consciencieusement ; les mille et les cent crient Non à l’inacceptable arrogance, fruit des cogitations sournoises et secrètes, des petits potentats.
De 1963 à nos jours, dans un tout autre contexte, les paroles de Ferrat continuent de faire sens :
Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés.
Des mots qui disent ce qui se trame aujourd’hui pour l’humaine condition ; des mots qui révèlent le mépris ; des mots qui sonnent le glas de l’idyllique et mensongère image d’une Suisse depuis longtemps obsolète, fini l’image d’Épinal de la terre d’écoute, du pays de l’exemplaire compromis par le dialogue.
La Suisse, et son canton de Vaud en tête, tourne le dos à sa légende, renie son mythe fondateur et affiche clairement son projet de société :
Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés.
Des mots qui sonnent, et résonnent au travers du temps, comme une inattendue révélation ; la fin d’une illusion ; l’inexorable début d’une prise de conscience douloureuse : ils, elles, ne comptent pour rien, si ce n’est pour l’argent qu’elles, ils, rapportent ; nombre d’ils et nombre d’elles travaillent juste pour s’en sortir à la fin de chaque mois et pour enrichir tout au long de l’année, année après année, les mesquins qui les laisseront toujours s’en sortir, même si de moins en moins aisément ; parce que les mesquins ont besoin des elles et des ils pour s’enrichir.
C’est moche. C’est laid. C’est vulgaire.
Un cri déchire la nuit : Grève – Grève – Grève, comme un dring – dring – dring au réveil des consciences.
Ils sont outrés, elles n’y croyaient pas ; ils se demandent ce que les moches pensent de la dignité humaine ; mais comme le chantent ces autres mots que la rue reprend et crie noir sur blanc : chez ces gens-là, on ne pense pas, on compte.
C’est moche. C’est laid. Ça dégénère dans le grossier.
Aujourd’hui, comme hier, et surtout comme demain – ils, elles, se le sont solidairement et fraternellement juré – ils sont vingt et cent qui crient devant l’entrée du 13 rue Cité Devant, 1005 Lausanne ; l’adresse est moins prestigieuse que 10 Downing str., mais elle fait ce qu’elle peut pour faire parler d’elle ; cette fois, elle s’y est très mal prise.
Les voilà donc vingt et cent devant l’entrée du 13 rue Cité-Devant ; c’est une fin d’après-midi d’arrière-automne, la nuit est déjà tombée ; elles ont des torches à la main ; ils foulent les pavés de la cité et demandent à être entendus ; pas de réponse, un mutisme résolu ; aucune porte ne s’ouvre ; pourtant, elles et ils savent qu’on ne les ignore pas, qu’on fait juste semblant ; au 13 rue Cité-Devant, on est passé maître dans l’art des faux semblants.
L’entrée est gardée par des gendarmes à l’air bon-enfant, sans chiens… les canidés sont dedans, de l’autre côté de la grande porte vitrée, hyènes figées dans leurs ricanements sournois : « que veulent-ils ces gens ? des sous ? » ; certaines d’entre elles, plus tard, se permettront de faire valser des billets de 10 francs sous le nez des manifestants.
C’est moche. C’est laid. On touche au lisier.
Les vingt et les cents cherchent un spécimen de l’autorité, une hyène chef ou subalterne, peu importe ; une de ces bêtes qui ont fonction de conseillère ou une autre qui se députe, c’est égal ; les vingt et les cents souhaitent parler à quelqu’un, souhaitent être entendus, mais il n’y a personne ; les vingt et les cents lèvent alors leur regard vers les fenêtres du 13 rue Cité-Devant.
La façade est aveugle ; toutes les lumières ont été éteintes, il y a cinq minutes, elles ne l’étaient pourtant pas encore ; les fenêtres sont closes, les rideaux tirés, comme si la maison voilait ce qu’elle abrite de vicieux ; les murs l’isolent des cris de la rue ; l’immeuble, qui jouxte l’antre parlementaire, semble vide, déserté ; les hyènes ne semblent pas avoir l’intention de faire face, il est vrai que depuis toujours elles se nourrissent de charognes.
Mais c’est un leurre, un canidé est là, non pas pour faire face, mais pour épier ; ses mouvements sont furtifs, il apparaît et disparaît derrière la fenêtre du 2ème étage.
L’animal est de sexe masculin, stature et corpulence suggèrent une quarantaine d’années – il y a des animaux qui vivent très longtemps – veston sombre, pas de cravate, chemise blanche déboutonnée qui adhère à l’embonpoint et le met en évidence – c’est la panse qui a trahi l’animal terré ; pelage blanc, qui sait, peut-être un spécimen suprémaciste ; que fait-il donc cet animal ?
Il n’a pas osé allumer la lumière, peut-être œuvre-t-il essentiellement à l’abri du jour ; il est là, mais ne veut pas être vu, certainement pas reconnu ; il apparaît et disparaît, se cache et épie ; ah ! il a un téléphone portable à la main – l’animal est savant – il prend des photos, des vidéos probablement aussi – pour la qualité du son, il devrait ouvrir une fenêtre, mais il préfère qu’on ne découvre pas ses manigances – il se terre pour documenter la colère, et il ne le fera pas par un selfie.
Des images pour quel calendrier de l’avant ? Quel album pour quel cadeau de Noël ? Quel souvenir l’animal veut-il immortaliser ? Quel fichier veut-il constituer ? Quelle dénonciation trame-t-il ?
C’est moche. C’est laid. C’est lâche, et l’animal disparait dans l’obscurité vicieuse des salons clos.
Voilà ce qu’il en reste de l’exemplaire consensus helvétique ; une peau de chagrin sale, moche et puante.
Les heures s’écoulent, rien ne change au niveau de la rue, derrière les grandes parois vitrées du Grand Conseil rien ne bouge, comme pour mieux signifier l’immobilisme caractéristique de ce lieu de pouvoir.
Le lieu est singulier ce soir ; il s’est mué en forteresse ; non pas à cause des deux ou trois fourgons de la gendarmerie stationnés côté sud ; non pas à cause des quelques gendarmes au regard toujours très bon enfant – au fond, les vingt et les cents crient aussi en leur nom ; le lieu est singulier parce que de symbole suprême de la représentation du peuple, il se révèle pour ce qu’il est réellement : le lieu de sa négation ; il s’érige en lieu d’un pouvoir au-dessus du peuple, coupé de lui, distant et dominant, écrasant.
Le flanc sud de la bâtisse est emblématique de cette déchirure entre le peuple et ses représentants ; à commencer par les grilles de l’enceinte.
Jusqu’ici, tout le monde, du riverain au simple badaud ; des étudiants qui vivent tout autour, aux touristes en goguette ; tout le monde regardait ces grilles comme des objets décoratifs, vestiges charmants des temps anciens, de leurs luttes désuètes.
Mais il est des luttes qu’il faut reconduire et ce soir, les cadenas brillent d’un éclat plus sombre, ils s’érigent en symbole d’un pouvoir verrouillé ; les hampes de fer s’alignent et se dressent en barrage : le pouvoir se protège et se verrouille ; au sommet des fers, les pointes des lances semblent avoir perdu leur rouille, elles citent un pouvoir tranchant, hostile et malmené.
Tout autour, les hautes parois grises coulées dans un béton lisse ne fournissent aucun point d’appui, le pouvoir ne laisse pas de prises, comme pour dire : vous ne grimperez pas sur ces murs-là, vous en glisserez.
A l’intérieur de la bâtisse, la lumière aux tons de paille sèche éclaire un sapin de Noël misérablement ridicule : pas de guirlandes, pas de boules, il est tout nu, démuni, seul, nié lui aussi dans le message de paix et de joie qu’il est sensé apporter ; il est là pour rappeler aux vingt et aux cent qu’ils sont à l’entrée du lieu des faux-semblants.
Dominant le pauvre conifère, l’escalier en colimaçon propose tout à coup une inattendue effervescence ; des gens s’agitent, descendent, voudraient sortir, mais ils n’osent pas, pas encore ; ils prennent le temps de prendre la température de la rue, au 13 rue Cité-Devant ; à quoi ressemblent-ils les gens du faux-semblant ?
La plupart sont de sexe masculin, résolument endimanchés, noués ou pas dans leur cravate sombre, engoncés dans la sempiternelle chemise blanche qui ne met en valeur que leur panse, protubérance énorme, saisissante et dégoûtante ; c’est choquant de voir à quel point ils sont gras ; beaucoup trop gras pour être honnêtes.
Certains d’entre eux sortent.
Oui, ils se font huer, certains voudront faire croire que les vingt et cent les ont menacés, qu’ils ont voulu les planter là, qui sait, peut-être avec une des lances arrachées aux grilles de la forteresse ?
C’est moche. C’est laid. C’est résolument grossier. Éclaboussés par du Luisier.
Pourtant c’est vrai que les vingt et les cents les ont plantés là, à même les pavés du 13 rue Cité-Devant ; ils leur ont signifié qu’elles n’allaient plus les suivre ; qu’ils n’étaient plus consentants.
Les petits potentats se sont retrouvés tout seuls, à même la rue, déboussolés, plantés là effectivement, comme des inopportuns dont il faut vite se défaire ; plantés là, perdus, désorientés, ne sachant plus retrouver le chemin de chez eux ; il a fallu que les gendarmes – toujours bonhommes et souriants – les accompagnent vers la sortie, leur ouvrent un chemin, leur montrent par où passer, comment faire pour mettre un pied devant l’autre ; plantés là, oui, comme des inopportuns dont on se défait.
Les heures s’écoulent et les vingt et cent sont toujours là ; toujours aussi pernicieusement ignorés et grossièrement niés dans leur dignité de travailleurs : méprisés et dédaignés ; on ne leur parle pas, on ne les écoute pas, pourtant les cris continuent de déchirer la nuit.
Aux fenêtres, il n’y a plus personne ; la forteresse se vide ; je baisse alors le regard sur les pavés du 13 rue Cité-Devant.
Quelle invitation ces pavés ! …
La tentation est là et elle est forte, parce que la colère ne décolère pas et l’insulte est bien vive ; mais l’heure n’est pas aux relents de plomb, l’heure sent bon la désobéissance, il ne faut pas que le parfum flétrisse.
Mais ils sont beaux ces pavés ! Ils sont vingt et cent eux aussi, des milliers posés l’un à côté de l’autre, tous différents, ils s’appuient les uns sur les autres, solidaires les uns des autres.
Depuis le temps, ils sont toujours là ces pavés ; depuis le temps qu’on leur marche dessus, que les chiens leur pissent dessus ; ils sont solides, ils sont carrés ; ensemble ils se font route, chemin ; ils tracent la voie…
Pour qu’un jour les enfants
Sachent
Giorgio Brasey





