Elle a cette fichue manie de laisser traîner SA tasse sur le pupitre.
À chaque fois que j’entre en classe, que je m’installe à celui qui sera MON pupitre pendant les 45-90 minutes suivantes, il faut que je débarrasse SA tasse.
En réalité, il n’y a pas que SA tasse qui traîne ; j’aperçois aussi SA paire de lunettes, de celles qu’on achète chez l’opticien en dépannage et pour un rien ; ça justifie le fait qu’elles traînent là, mais elle aurait pu les glisser dans un coin ; je découvre encore SES clefs, il faudra alors que je lui dise qu’elles ne sont pas perdues, voire que je les lui ramène, ou que j’interrompe MON cours pour la laisser entrer et récupérer SES affaires, parmi lesquelles voici encore, pêle-mêle, SES cahiers, SON ordinateur, les manuels de SES cours, SA veste et en hiver il faut aussi faire avec SA jaquette, SON bonnet, SON écharpe et j’en passe.
Pour en revenir à SA tasse, je ne suis même pas sûr que ce soit LA SIENNE à proprement parler ; elle l’a probablement juste empruntée à la salle des maîtres ; c’est une de ces tasses dont les enseignants ne veulent plus dans leur cuisine, mais qu’ils ne veulent pas jeter non plus, parce que c’est mal fait, ça pourra toujours être utile à quelqu’un, et ce quelqu’un ce sera encore eux à la pause-café dans la salle des maîtres de cette école vaudoise.
C’est une tasse style petit bocal cylindrique d’environ dix centimètres de haut, cinq de diamètre, munie d’une anse et affichant un message dit personnalisé : Joyeux anniversaire Dorothée ou Super nounou I love you ou encore Papi Jean ne vieillit pas, il prend de la valeur ; que du bienveillant politiquement correct, puéril parfois, mais on a des excuses, on travaille avec des enfants, y compris de grands enfants, à écouter ce directeur qui pérore son mantra habituel : c’est moi qui décide, c’est moi qui décide, c’est moi qui décide…l’école c’est son joujou ; bref, des goûts et des couleurs, mérites et travers de gens qui essaient de vivre ensemble dans cette institution vaudoise.
Aujourd’hui, jour faste, le message proclame une valeur basique et universelle : Aide-toi et le ciel t’aidera ; je n’ai pas à le lire deux fois ; avant de commencer MON cours, je fais place nette de tout SON fatras, lunettes, clefs, cahiers et SA tasse. C’est ce bocal qui m’encrasse le plus, parce que ce machin est toujours un peu sale et ça me dégoûte un peu ; au fond et sur les bords, si c’est tôt le matin, je retrousse mon nez devant quelques traces de café froid mêlées à de petites peaux laiteuses bien visqueuses ; si c’est l’après-midi, j’assiste à l’agonie d’un sachet de thé vert éventré ; enfin, à cheval sur la pause de midi, je peux me refléter dans un peu d’eau stagnante, lieu toutefois idéal pour rendre compte de l’humaine condition dans l’école vaudoise.
En clair, avant de commencer MON cours , je fais le ménage sur ce qu’elle considère, SON pupitre.
Il y a un message subliminal en creux de celui véhiculé par la tasse qui traîne : « Bienvenue dans MA classe, voici MES élèves, MESélèves que J’aime ; MES chéris, MES adorablement choux, c’est LES MIENS, c’est LES meilleurs VG de cette école, et je vais te dire MONGiorgio : si tu veux enseigner quelque chose à ces élèves-là, c’est tout simple : IL FAUT LES AIMER ».
Ok, Ginette, mais la tasse…
« Et bien la tasse, tu la fous dans un coin. Là, ça va ? C’est bon ? ».
C’est bon ; je ne suis qu’un des enseignants de LA classe de Ginette.
Cet été, juste avant la rentrée scolaire, on pouvait voir son gros, gras, grand 4×4 parqué dans la cour qui donne de plein pied avec SAclasse ; le coffre largement ouvert jouxte la porte d’entrée de l’école ; on y perçoit de belles plantes vertes ; des plantes d’appartement dont certaines sont imposantes, toutes en pot, avec de la vraie terre, et un joli petit arrosoir rose bonbon, dont le bec rappelle à coup sûr la trompe d’un éléphant de bande dessinée. Les élèves vont adorer.
Ginette a fait ses courses ; elle décharge toute seule ; Ginette charge, décharge et se charge de tout pratiquement toujours toute seule ; Ginette prend sur elle, dans tous les sens du terme ; en l’occurrence, elle paye de sa poche, ne demandera aucun remboursement, vide le coffre de sa voiture, transfère les plantes dans sa classe à l’aide du diable emprunté à SON cher mari et s’active pour aménager SONdeuxième chez elle ; Ginette est en route pour une nouvelle année scolaire ; elle adore conduire.
Ginette est prévoyante et pourvue d’un bon sens résolument terrien agrémenté de cette touche d’humour malicieuse bien vaudoise : pour sa classe, elle a choisi, parmi les variétés de plantes exposées au Garden Center de l’Obi du coin, les increvables et les dépolluantes. Deux Philodendrons et un joli Ficus finissent leur trajet contre le mur du fond : amoncellement vert sur fond blanc ; pour ce qui est de la liberté et de la patrie, Ginette verra éventuellement en cours de civisme ; dans l’immédiat de cette rentrée, elle songe plutôt à écrire une lettre au Conseiller d’État en charge du DEF, pour lui faire part de SES constats quant à l’évident manque de moyens pour le financement d’une école inclusive un tant soit peu cohérente et efficace ; Ginette est remontée, je le répète, elle parvient très bien à SE charger, à SEremonter toute seule : début d’année tonic.
En attendant, les plantes baignent en pleine lumière, et franchement, elles semblent heureuses d’être là ; dans quelques heures, les élèves entreront en classe en se disant que quelqu’un a pensé à eux : « Merci Madame, c’est cool ; on peut organiser un tournus pour les arroser ? »
Pour ma part, je reste perplexe : qui va vraiment arroser ces trucs ? Il va falloir que je m’y colle aussi, c’est sûr ; après la tasse, voici les plantes ; je viderai dans le pot l’eau stagnante du bol, ça me paraît un compromis acceptable. J’oublie que je suis dans SA classe et que la feuille du tournus sera punaisée au fond de la paroi côté ouest d’ici la fin de la semaine ; le tournus sera effectif et efficace. J’observe alors amusé le savant enchevêtrement de quelques autres dépolluants feuillus agencés en harmonieux arc de cercle juste à proximité du pupitre ; j’hésite à les toucher, les caresser, leur chuchoter moi aussi quelques mots de bienvenue, quand me voilà totalement saisi, ému par une délicate fougère ; tout le monde connait la vertu purificatrice des fougères ; au comble de mon émotion, je glisse vers elle et du bout des ongles, la tasse de Ginette ; tu seras ma plante fétiche, jolie fougère ; je te promets de vérifier quotidiennement l’humidité de ton terreau.
La classe de Ginette est un monde en soi, mais un monde ouvert ; un monde à l’enseigne d’une hospitalité ancienne ; c’est une sorte d’île où les Ulysse contemporains, jeunes ou vieux qu’ils soient, récupèrent les forces nécessaires pour la suite de leur Odyssée ; ils se posent, engrangent, découvrent, se boostent et puis s’en vont, heureux et reconnaissants de ce qu’ils ont vécu, reçu ; ils emportent ce précieux butin avec eux. C’est un univers géré par quelques règles simples que ces passants apprennent à respecter.
À l’origine de ce monde particulier, il y a donc l’accueil. Tout accueil de qualité oblige.
Quand le passant se sent agréablement obligé, un rapport d’équité s’installe entre hôtes ; celui qui passe est invité à se hisser à la hauteur de celui qui accueille, un échange d’égal à égal est possible et le voyageur se livre ; comme Ulysse chez les Phéaciens, le passant accepte de raconter son histoire, dire qui il est, se nommer.
L’exact contraire de ce qui se passe avec le Conseil d’État de ce canton au moment de faire passer le budget de l’année suivante : subterfuges, bassesses, décrets et mensonges pour éviter toute écoute et toute discussion.
À l’école, dans la classe de Ginette, l’accueil représente au contraire le réel aboutissement d’une relation pédagogique fondée sur l’écoute des besoins d’autrui, écoute autrefois sacrée ; pour la réussir, de nos jours, il y faut du talent ; et le talent, dans SA classe, se décline d’abord en don de soi ; Ginette ne compte pas SES heures.
L’exact contraire encore de ce qui se passe avec le Conseil d’État de ce canton, qui compte SES heures, augmente SES rétributions et ponctionne les ressources du service public.
L’accueil de qualité oblige et il n’y a pas de qualité chez les politiques vaudois : le monde de l’éducation ne leur doit plus rien.
Revenons en classe ; toujours sur la paroi du fond, à gauche, sont punaisés quelques portraits de personnalités célèbres sujettes à dyslexie, des gens qui ont commencé leur vie avec quelques difficultés et qui s’en sont assez bien sortis : Einstein, Cher et Noel Gallagher ; Tom Cruise et Orlando Bloom ; le message n’est pas subliminal du tout, Ginette le transmettra clairement et sérieusement à ses élèves dès les toutes premières leçons : « dans cette classe, vous êtes 15 ; 7 gars et 8 filles ; parmi vous, 14 sont sujets à des troubles dys plus ou moins sévères ; ne dites pas non, je le sais ; alors voilà : Einstein était dyslexique et on ne peut pas dire qu’il était bête ; Tom Cruise aussi et ça ne l’a pas empêché de devenir un beau mec ; vous, ça ne va pas vous empêcher non plus de bien vivre votre vie, de la réussir avec succès. Si vous avez besoin d’aide, il n’y a qu’à demander, JE suis là pour ça. Compris MES chouquinets ? Allez on se met au boulot ».
Résultat des courses : au moment du certificat, aucun des élèves de Ginette, avec l’aval des parents, n’a souhaité ni aménagements, ni adaptations ; tout au long de leur école secondaire, ils auront affronté leur spectre dys avec persévérance et détermination ; pas forcément toujours avec entrain et bonne humeur, mais Ginette a toujours été là pour remonter les bretelles de tout le monde dans les moments creux ; combien de fois ne l’ai-je pas vue, dans SA classe, entre midi et 13h, en tête à tête avec un élève en crise, assis à une table, pour un appui, scolaire ou moral ?
Ginette m’a laissé lire quelques copies de leurs rédactions : des textes personnels, investis, extrêmement sincères et touchants ; ce n’était pas encore l’Odyssée, mais il y avait bien un voyage en cours et des jeunes gens qui apprenaient à dire qui ils étaient : « tu vois MONGiorgio : c’est tout simple : IL FAUT LES AIMER ».
Dans la classe de Ginette, on est à l’école pour la vie, et pour plagier l’immense Léo : à l’école pour la vie, on se bat.
Retour en classe : les élèves prennent place autour de trois groupes de tables assemblées pour former trois grands carrés parmi les plantes vertes, trois groupes de travail ; à chaque groupe de table, les niveaux sont mélangés, les N2 expliquent aux N1 ce qu’il en est de la leçon en cours, ça leur permet de vérifier s’ils ont vraiment compris ou non ; ça amuse Einstein qui leur tire la langue ; pour ce qui est des N1, ils comprennent enfin ce que j’essaie de leur expliquer depuis une demi-heure, les voilà enfin soulagés et contents.
Ça cause bien sûr, mais sans brouhaha ; les chaises se balancent, mais personne ne tombe ; deux élèves sont assis sur les deux immenses ballons ronds que Ginette a sorti du coffre de sa voiture lors d’un énième trajet d’emménagement ; ce sont les ballons que votre physio prescrit pour soulager vos lombaires ; c’est ça aussi, Ginette, pour ses élèves : une touche à tout qui pense à tout.
« On a de la chance MON vieux ; ceux-là au moins ils sont gentils, c’est des braves gars ».
Je rappelle ici ce que je notais au début de ce texte : « … voici MES élèves … c’est LES meilleurs … ». Ginette y est pour beaucoup dans cette gentillesse que le destin semble octroyer aux enseignants de SA classe.
Notez au passage que ce coup-ci, Ginette, si elle n’a pas dit NOS élèves, elle n’a pas non plus dit MES élèves, elle a concédé un plus générique et fédérateur ceux-là ; à sa façon, elle sait aussi rassembler Ginette ; et c’est vrai que ceux-là sont gentils ; certainement pas des anges, mais Ginette parvient à leur faire comprendre très clairement qu’avant d’entrer dans SA classe, il vaut mieux qu’ils laissent leur côté racaille dans LEUR casier ; et ça marche ; il faut les aimer un peu ; et si nécessaire, les aimer fermement.
Lacan a dit qu’aimer c’est donner ce que l’on n’a pas. Peut-être, parfois je me dis tout de même que ce sont là des propos mondains que l’on tient aux invités en faisant le tour du propriétaire et en devisant sur l’origine du monde ; je peine à croire que Ginette réussisse à donner ce qu’elle n’a pas ; elle a trop les pieds sur terre pour cela ; elle donne ce qu’elle peut d’elle-même, sans compter ; au final ça fait beaucoup, ça fait tout un monde justement, ça fait une classe et des élèves qui apprennent à vivre ensemble.
Mercredi 26 novembre 2025, nous sommes entre 25 et 28’000 dans la rue ; elle charrie notre colère et notre indignation dans un flux de paroles écrites et non ; un flux de gestes, de chants, de quolibets, de cris fraternels, amicaux et solidaires ; la rue permet ça : vivre ensemble et avec le sourire NOTRE rage et NOTRE dégoût des petits potentats qui mentent, et abusent des pauvres gens ; je ne pense pas ici aux enseignants, mais à cette aide-soignante qui marche, là, juste devant moi, et qui va devoir boucler ses fins de mois avec un salaire médian brut de 4’000 francs ; elle n’est pas contente du tout de devoir enrayer de sa poche une soi-disant crise que les tordus à l’origine de ce monde-ci ont fomenté.
Ginette n’a pas SA tasse en main pour se réchauffer un peu les doigts ; SES mains s’accrochent à une pancarte qui n’est pas la SIENNE non plus ; elle scande des slogans qu’elle apprend sur le moment ; mais Ginette est là et c’est une révolution, sans doute SA révolution.
Ils auront juste réussi cela, les chiennes et les chiens des Pour Les Riches : à mettre à la rue des gens bien, à mépriser, à casser les fondamentaux d’un vivre ensemble équitable.
Les chiens.
Je fais quelques pas à côté d’elle ; elle me dit qu’elle va écrire à Borloz, cette fois c’est sûr, la coupe est pleine, et tant pis s’il ne va même pas la lire, SA lettre, ça va lui faire du bien À ELLE, déjà qu’elle se réveille toutes ces dernières nuits, parce qu’elle ne rêve plus qu’à ça : à « ce qu’il faut lui dire au chef ! ».
Ce soir, la classe de Ginette n’est que la 9ème dans la hiérarchie des salaires, classe simple, sans friselis, ni dépolluants, une classe qui sonne un peu creux : « et je fais le boulot d’une classe 12 ! Je fais le boulot des 12 et ils me paient 9, ça les arrange ; moi ça me va, je les aime bien ces gosses, c’est des gentils, mais là en plus des moins 0.7%, ils veulent m’enlever les décharges de fin de carrière, tu te rends compte ! On se fout de la gueule du monde ! Tes syndicats, MON Giorgio, ils revendiquent une classe 10 pour les gens comme moi, et ça c’est bien, je vais peut-être adhérer moi aussi en fin de compte, si ça continue comme ça, je vais plus hésiter longtemps ! Ok, j’ai pas fait l’uni ; ok, j’ai pas le diplôme d’enseignement au secondaire ; mais j’y enseigne, et ça les arrange bien en haut lieu ; ils veulent dégraisser le mammouth en utilisant les gens comme moi pour ces élèves-là, ok ; je te le redis, moi ça me va, je les aime bien ces gosses, c’est des gentils ; mais faut pas pousser la Ginette dans les orties ; là c’est exclu qu’ils m’enlèvent les décharges et qu’ils ponctionnent mon salaire pour une crise qu’ils inventent ; 41 ans de service MON Giorgio ! Il m’en reste encore 3 ; j’étais fière d’aller jusqu’au bout, de faire le boulot jusqu’à la fin, mais là j’hésite ; je peux me permettre d’arrêter, j’ai un mari à la maison ; et quand on te traite comme ça, t’as plus envie de rien. Tu vois la pancarte que je tiens là : COLÈRE ! Oui, je suis EN COLÈRE ; ça va pas du tout, tout ça ; tu te décarcasses pendant toute ta vie et à la fin, ils te traitent comme un chien. C’est honteux ».
Les chiennes et les chiens.
Les Grecs antiques traitaient de chiennes et de chiens celles et ceux dont le comportement transgressait les lois et usages en vigueur pour le bien de la communauté ; enfreindre les lois de l’hospitalité, celles de l’accueil, suffisait à vous ranger du côté des chiennes et des chiens.
Parlementaires et Conseillers d’État, arrogants, veules et sournois : des canidés aux crocs affûtés ; des hyènes, charognardes.
Ginette retourne dans SA classe ; elle s’accroche à SES plantes, SES portraits, SA tasse, SES élèves ; pour combien de temps encore ?
Les chiens sont en train de lui faire passer le goût du boulot bien fait ; la tasse est posée juste à côté de la fougère ; au fond, pointent quelques taches de moisissure, et le café a un goût plus amer ces jours-ci.
Je suis pourtant prêt à parier que, le temps de quelques mobilisations encore, Ginette dira que nous étions des milliers à crier VÉNÈREdans – SA – rue.
Giorgio Brasey
Ginette _ 41 ans de service _ une fin de carrière vénère (lire en PDF)





