AS 25-26. On dirait le nom d’une autoroute ; road trip en vue.
Aujourd’hui, jour de rentrée scolaire, c’est aussi mon premier jour de retraite et je commence une chronique sur l’école… j’ai dû manquer un cédez-le-passage, ne pas voir un stop, soit.
J’ai envoyé le message suivant à celui qui est désormais un ancien collègue : « une pensée émue et affectueuse pour vous zélés serviteurs du visible, je cite Jaccottet et le fais sans ironie ; demain, j’entre en rente et je vais être terriblement efficace. Bonne route collègue !».
J’ai joint la photo que voici : Cyclades, un pan de mur au sud d’Amorgos ; empilement de pierres complexe, fascinant, savant et beau.
L’ex-collègue me répond ainsi : « … oui, construction énigmatique et efficace ! Ici, il faudrait abattre ceux en béton ; l’école vaudoise en possède de tout genre… »
Réponse intrigante ; je m’y attarde le temps de quelques notes en vrac ; de toute manière j’ai raté le stop.
Des murs en béton de tout genre… : ceux qu’on voit, bien sûr, ils canalisent et délimitent les espaces du vivre ensemble ; ceux qu’on ne voit pas, il est vraisemblable qu’ils cloisonnent et limitent le vivre ensemble, les abattre… oui, j’en conviens ; ce sont les murs qu’on ne voit pas venir et qu’on se prend dans la figure en moins de temps qu’il en faut pour le dire : nous connaissons tous, un, une (ex) collègue qui à cause d’un burn out qu’il n’a pas vu venir, auquel elle n’a pas voulu croire, est sortie de l’AS 25-26 avant même d’en avoir pris le chemin ; ces murs-là, il faut les signaler : Prudence, murs invisibles ! Bad trip en vue.
Que peut-on dire de ces murs, collègue ?
J’évoque aujourd’hui ceux qu’on voit.
Ils sont en béton et jusque-là, ça le fait ; cloisons indispensables pour juxtaposer et optimiser différentes formes du vivre ensemble, indispensables pour des apprentissages efficaces et sereins, c’est ça le but, du moins en principe : halls d’entrée, couloirs, toutes sortes de salles, toilettes… : ces murs-là en tout cas, il ne faudra pas les abattre.
On pourrait imaginer un béton différent, ça oui. Au béton standard qui bâtit nos écoles, armé ou non, composé de ciment, granulats, sable et eau, on préférera un béton plus élaboré en fonction de la multitude de lieux que le vivre ensemble prévoit.
Exemples :
On préconisera un « béton léger » pour les classes du primaire. Sa spécificité étant de réduire le poids des charges, il allégera celui des premiers apprentissages, tout en garantissant une bonne isolation thermique aux inévitables points de gel qui ponctuent l’AS : les rencontres avec les parents du petit de 1P qui plante ses crocs dans l’avant-bras de sa maîtresse à chaque fois qu’il est contrarié, par exemple.
Pour les salles des maîtres, le « béton précontraint » semble incontournable. C’est un type de béton qui intègre des câbles, tendus ; ils améliorent la résistance ; le génie civil, le terme n’est pas inapproprié pour une salle des maîtres, l’utilise pour construire des ponts ; ne touchons-nous pas ici au propre de la relation pédagogique ? Du précontraint donc, résolument ; l’appellation aussi devrait agréer au Conseil d’État.
Conseil d’État auprès duquel il est probable que les associations patronales fassent pression afin de recourir au « béton prêt à l’emploi » pour les classes de VG, les écoles de métiers, celles de transitions et ainsi de suite ; c’est un béton préparé en usine ; il est livré sur site, il assure une qualité constante et un gain de temps sur le chantier. A suivre.
À contrario, le BHP « béton haute performance » semble tout indiqué pour les classes de VP, de maturité, les Hautes écoles diverses et variées ; le matériau s’avère particulièrement résistant aux compressions élevées. Attention à ne pas faire d’amalgame entre la « haute performance » et le « haut potentiel », ce sont deux concepts distincts. Les élèves susceptibles de hautes performances sont les bienvenus depuis la nuit des temps ; ceux à haut potentiel, beaucoup moins, mais l’école inclusive a été créée aussi pour cela. Le BHP présente toutefois un bémol notable : sa porosité est faible eu égard à celle des dernières volées de ce type d’élèves. Autant opter pour le BAP, le « béton autoplaçant » ; il se met en place sans oscillations majeures, très fluide, discret, il s’adapte aux coffrages denses et aux structures complexes. Certes, suivant les volées, il serait opportun d’avoir le choix entre des salles différentes, en BHP, les années fastes ; en BAP, les années plus ternes.
Évidemment, cette belle diversité a un coût, mais une société soucieuse du futur de ses jeunes générations, une société réellement responsable ne chipote pas sur le prix de son avenir.
En attendant le prochain budget dévolu à l’instruction publique, nos écoles sont coulées sans grande surprise dans du « béton traditionnel » : pas de pigments, pas d’agrégats colorés, pas de béton lisse, ni sablé, ni bouchardé ; malgré les propos de circonstance en période électorale, nos écoles semblent tourner le dos aux richesses de la diversité, du moins pour ce qui est du béton, et alors ?
Alors, les indispensables cloisons du vivre ensemble conduisent aux inévitables étiquettes qui le structurent de manière durable… on se rabat sur ce qu’on connaît depuis toujours : VG – VP, l’autoroute a ses voies et ses limitations de vitesses ; Examens – silence ! Salle des maîtres – interdit aux élèves ; Hall d’entrée – pas de casquettes ! Couloirs – on ne court pas ! Salle de classe – ôtez vos vestes ! Salle de musique – attendez, ne touchez pas ! Concierge – du balai ! Direction – prenez rdv ! Direction bis – attendez avant d’entrer ! Direction ter – Je vais vous convoquez dans mon bureau ! Toilettes – veuillez laisser cet endroit… dommage, c’était la seule aire de repos avant la fin de la matinée.
À chaque pan de mur son injonction ; apparemment, c’est ça le vivre ensemble qu’on s’est choisi.
Alors, il y a les murs blancs qu’il faut régulièrement rafraîchir parce qu’il y a des élèves qui les prennent à coups de pieds avec des semelles noires et ça laisse des traces moches.
Alors, il y a des couloirs étroits et bas de plafond qui résonnent beaucoup, et là il s’agit de faire avec, parce que réaménager le tout coûterait trop cher ; les élèves s’amusent à crier dedans comme ça on les entend bien passer et les enseignants courent derrière avec des grands « psshht !».
Alors, il y a les murs qu’on rase, parce qu’on a peur de le croiser, parce qu’on ne veut pas la voir, parce qu’on vit dans un bruit tel qu’on ne s’entend plus parler au point qu’on est en train d’en perdre l’usage.
Langage des murs : labyrinthe des émotions.
Il y a quelques années, avant la pandémie, lors de l’agrandissement d’un site de l’établissement primaire et secondaire où j’enseignais, le directeur d’alors avait fait parvenir à tous les enseignants les plans d’architecte des nouvelles installations, non pas pour consultation bien sûr, juste pour info : l’école devenait plus grande, cela pouvait se mesurer et c’était non sans une complaisante fierté qu’il fallait évoquer le futur établissement scolaire.
A ses heures perdues, le directeur était aussi pilote ; un jour, il a pris une photo aérienne du nouveau site; il en a fait une circulaire distribuée au corps enseignant ; vu d’en haut, l’établissement scolaire gagnait en importance : plus de bâti, plus d’élèves, plus d’argent, plus de travail, plus de respectabilité et qui sait ? peut-être un peu plus de vanité aussi.
Qui allait habiter ces locaux ? Le personnel enseignant n’est jamais consulté à propos de ces plans ; aujourd’hui quelques bonnes âmes enseignantes, quelques zélés serviteurs du visible, toujours sans ironie, juste avec un peu d’empathie, négocient d’arrache-pied avec les autorités communales l’implantation de quelques jardins, quelques potagers, quelques arbres, des espaces verts où amener les élèves pour quelque activité pédagogique pendant les chaleurs de plus en plus caniculaires de ces dernières années.
Aujourd’hui, malgré l’inévitable construction de nouveaux sites, fort coûteux, l’explosion démographique fait que nombre d’établissements scolaires manquent non seulement d’espaces verts, mais aussi de locaux ; paradoxalement ils rapetissent, avec des conséquences en cascade, par exemple : une salle de classe est créée à la place de l’infirmerie qui a pris celle de la médiation qui a occupé celle prévue pour la salle d’allaitement où il ne restera que la pause de midi pour accueillir l’enseignante allaitante qui pour l’heure n’existe pas mais si elle devait exister sommes-nous sûrs qu’elle revendiquerait le coin auquel elle a droit ?
Et si elle se taisait en pressentant un mur invisible ?
Aujourd’hui, l’innovation technologique permet de produire des bétons intégrant déchets et capteurs ; on les nomme « intelligents et verts », de quoi résoudre tous les problèmes de nos écoles.
Les murs au sud d’Amorgos répondent à des besoins simples, tailler une colline en terrasses, retenir l’eau, délimiter une propriété, bâtir une étable, une bergerie ; l’empilement des pierres a exigé temps et persévérance, il est savant et efficace ; aujourd’hui, nombre de ces murs ont perdu une partie de leur raison d’être, mais leur beauté reste ; elle résiste, fascine, interroge.
Et celle de notre école ?
Giorgio Brasey





