Personnages :

Lynne, enseignante expérimentée degrés 1-2P.

L’Ange gardien de Lynne, sans âge et sans sexe évidemment.

L’avocat du diable, un bonhomme tout vert avec une tête de crapaud, peut-être deux petites cornes écarlates sur son front.

La scène se passe dans le grand Lausanne, entre le bord du lac, une école et la Place du Château

(Extérieur jour, c’est-à-dire : mois de novembre, environ 17h00, au bord du lac à Lausanne, le soleil baisse déjà)

L’ANGE GARDIEN (il apparaît souriant entre deux nuages façon Hodler : très blancs et bien dodus)

Depuis son appartement du quartier Montchoisi jusqu’au lac, Lynne doit compter 5 minutes de marche à peine. Il en faudra encore au moins 50, le long des quais, pour réussir à caler une respiration calme et régulière ; aujourd’hui, c’est comme ça.

Quelle confusion dans sa tête en cette fin d’après-midi.

Après, il faudra remonter à la maison, elle en aura pour 15 minutes. En tout et pour tout, une bonne heure pour retrouver son souffle ; c’est négociable avec la famille.

Elle souhaiterait aussi se vider la tête, mais aujourd’hui, c’est sans doute trop ambitieux.

Ce soir, c’est son compagnon qui fait à manger, pourtant Lynne aimerait être auprès de lui ; éplucher un oignon, préparer la salade, dresser la table, s’appliquer à des tâches simples en prêtant une oreille aussi attentive que possible à la journée de son mec, ça lui ferait le plus grand bien ; pour ça, elle doit d’abord retrouver son souffle ; en ce moment, elle chausse ses baskets ; dans deux secondes elle descendra dans la rue.

Toujours à l’arrache. Du matin au soir, 5 jours sur 7 ; et le week-end, il faut faire les courses ; une semaine sur deux, un peu de ménage aussi ; les enfants sont grands, mais ils ne rangent que leur chambre ; un repas et une lessive de temps en temps, difficile de prétendre plus.

Il y a 25 ans, après quelques années aux Beaux-Arts, elle a renoncé à tenter une carrière artistique : peintre, dessinatrice ; aujourd’hui, la voici enseignante pour la petite enfance dans un établissement du grand Lausanne ; elle ne dessine quasiment plus, où trouver le temps ?Quelques croquis, un carnet d’aquarelles en vacances, jolies, ça oui, mais ça ne suffit plus pour se rêver peintre ; en vivre c’est exclu ; aujourd’hui, quand elle peint, c’est en vue d’une activité avec ses élèves de 1-2P.

Dans les milieux pédagogiques, ils appellent ça des compétences transversales ; elles sont franchement bienvenues et vivement encouragées, avec raison ; en revanche, c’est une valeur ajoutée totalement ignorée par la fiche de paye ; il en va ainsi en Crapaud-Land ; mais est-on certains qu’il doive en aller ainsi par la force des choses ?

La voilà ! Elle arrive au bout du quai, vous l’apercevez ?

Toujours aussi résolue et déterminée ; elle se dirige tout droit vers les ruines de la tour : la tour des pirates.

Combien de fois n’est-elle pas venue ici promener ses enfants quand ils étaient petits ! Lynne leur racontait des histoires de flibustiers, à Marion d’abord, à Laurent ensuite ; elle enchaînait avec des courses poursuite en poussette, des jeux de balle ; apprendre à marcher sur des galets, à faire des ricochets ; apprendre à rire ensemble, à ne pas pleurer pour un rien, à se relever quand on tombe ; il n’y a pas que de l’amour dans l’éducation des enfants, il y a pas mal de temps investi aussi ; elle est heureuse d’avoir réussi à faire moitié-moitié avec le papa, à partager avec lui ces moments heureux.

Lynne a croqué ces instants de bonheur simple ; aucune nostalgie, si ce n’est cet appétit, qui peine à être assouvi aujourd’hui, de moments durables de pure innocence.

Mais rassurez-vous, je suis là… je veille…

(vous connaissez l’expression « le vol de l’ange » ; et bien voilà : l’Ange gardien parcourt harmonieusement l’espace aérien depuis les nuages dodus jusqu’au sommet de La Tour des pirates)

La vue est époustouflante ce soir, vous ne trouvez pas ?

Derrière moi, vous pouvez admirer le cercle des oiseaux, peu de gens connaissent le nom de cet endroit ; et puis, tout autour, la vaste étendue de l’eau ; c’est apaisant, n’est-ce pas ?

Vous voyez où est Lynne ? Elle emprunte la passerelle et fait encore quelques pas jusqu’à la petite plage qui jouxte le départ du chemin du renard, combien de fois n’ont-ils pas cherché ses traces avec Marion et son petit frère !

Comment se porte-t-il le lac, ce soir, Lynne ?

(ce n’est pas absolument nécessaire, mais on peut imaginer Lynne levant un pouce vers le ciel éthéré)

Il y a longtemps qu’elle n’est pas venue lui rendre hommage, et pourtant, 5 minutes à pied seulement… La voilà qui s’assied sur le rocher poli d’où elle surveillait ses rejetons il y a 15-20 ans ; elle se tait, elle écoute : on dirait du silence ; et à la fin du silence, un léger ressac ; et à la sortie du ressac, encore des bribes de silence ; ne la dérangeons pas, c’est un moment pour elle seule.

Sa poitrine aspire tout l’air dont elle est capable ; un bol d’oxygène lacustre dont on dirait qu’il est presque iodé : un air de vacances ; son dos et sa tête se redressent ; son regard s’ouvre, il embrasse tout ce qu’il peut, il fait le plein lui aussi ; elle referme les yeux, comme pour mieux retenir le spectacle de la nature qui s’offre à elle ; elle les rouvre comme pour vérifier que tout est bien réel ; et tout est encore là bien entendu, même si quelques secondes ont suffi pour que le passage de ce mignon petit nuage nuance tel reflet sur l’eau, et le bleu de la Savoie en face, et le gris des galets sur le rivage : le paysage est une aquarelle sans cesse changeante, comme un cadeau toujours reconduit ; Lynne apprécie.

Qu’est-ce qui a foiré à l’école aujourd’hui, Lynne ?

(vol de l’ange bis : l’Ange gardien se retrouve sur un rocher à côté de Lynne ; elle hausse les épaules ; les pieds de l’Ange font trempette dans l’eau ; évidemment, ça ne lui fait ni chaud, ni froid ; il ne ressent rien du tout, le pauvre)

LYNNE      (elle cherche ses mots, ou plutôt la netteté des images, des souvenirs ; quelques soupirs peut-être, mais contenus…)

Tout allait assez bien ; je m’occupais de Benjamin, plus ou moins comme d’habitude ; et puis… elle n’était plus là… disparue.

L’ANGE GARDIEN (maintenant assis à côté de Lynne, plein de compassion, mais aucune pitié – face caméra, tendre)

La respiration de Lynne est maintenant ample et profonde ; elle se propose de passer en revue les premières heures de cette matinée problématique ; une gageure ?

LYNNE

Non, ça va, il me reste un peu plus de ¾ d’heure.

L’ANGE GARDIEN (il pourrait lui tenir la main, mais ce n’est pas absolument nécessaire)

Qu’est-ce qui a merdé alors ?

(face caméra, au spectateur, complice)

Un peu de patience, Lynne rembobine le film de sa journée.

Vous pouvez admirer le coucher du soleil entre temps ; ça fait du bien vous savez ?

LYNNE      (06h15 – chez elle – intérieur nuit, chaleureux – gestes quotidiens précis)

Je me réveille de bonne humeur et pars au boulot avec entrain ; j’ai envie de travailler : bon signe.

(07h30 – l’école, hall d’entrée, la salle des maîtres – intérieurs nuit – gestuelle toujours rapide et précise)

Le lundi, j’arrive toujours ¼ heure plus tôt : 7h30 au lieu de 7h45 ; il y a plein de choses à mettre en place pour les jours suivants ; ce matin, j’ai commencé par quelques photocopies, mais ça aurait pu être la préparation d’un atelier bricolage ou d’une activité de peinture… si tu savais, le nombre de choses qu’il y a à mettre en place chaque jour.

L’ANGE GARDIEN (s’il lui tenait la main, là, il la lâche – face caméra, sourire entendu : on se comprend entre gens bien…)

Donc, aujourd’hui quelques tirages à faire si possible sans déranger les collègues.

Il n’y a qu’une photocopieuse en salle des maîtres… il paraît qu’il n’y a pas d’argent pour une deuxième… ce serait à vérifier tout de même ; les temps sont aux économies, mais enfin… une photocopieuse pour 50 enseignants… Ici encore, il a passé où l’argent ? Les enseignants ne vérifient-ils jamais les comptes de leur école ? Quel monde bizarre, ce Crapaud-Land tout même.

LYNNE      (07h45 – dans sa salle de classe – intérieur style le jour se lève – Lynne est concrète dans tout ce qu’elle dit et fait – à l’Ange)

Je n’ai pas le temps de me prendre la tête avec la direction pour une machine à photocopier.

Après les tirages, trois messages WhatsApp à des parents de 1P : des rappels ; pour ceux de Benjamin, c’est le 3ème déjà ; je dois fixer un rdv ; Aurélie est d’accord avec moi, elle a les mêmes problèmes dans sa classe.

Je rêve ou il y a un souci ?

Benjamin devrait être plus autonome ; il y a de fortes chances que ce soit de l’autisme ; ce n’est pas la première fois que je vois ça.

Dylan, 2P, à 5 ans il n’est toujours pas propre et ce n’est pas acceptable que ce soit nous qui devions gérer ça ; avec les Pampers d’aujourd’hui, les gosses ne sentent plus rien ; ils sont trempés et plus que trempés et ils ne sentent rien !

C’est encore une histoire de fric, du pur marketing ; l’avenir des mômes, ils s’en balancent.

L’ANGE GARDIEN

Tu peux m’expliquer un peu ? Je suis largué ; les enfants et moi, c’est…

LYNNE

Ils mettent au point des couches qui font que les gosses ont le cul dans le caca toute la journée et ça ne leur fait strictement plus rien… et avec ça, la banane aux lèvres… et à 18 ans : je vais voir si j’ai envie de les enlever, madame…

C’est pratique pour les parents quand ils partent en vacances et qu’ils voyagent toute une journée, mais en classe ça ne va pas ; et pas seulement qu’en classe, à 5 ans ça ne va plus du tout. Il va faire comment ce gosse en 3P ?

(17h12 – plage au bord du lac – extérieur soleil un peu couchant – pour Lynne un gros soupir, s’il y a une larme qui coule, il faut la laisser couler – à l’Ange)

Et Nausicaa.

Nausicaa ; que de soucis avec cette fille.

Comment c’est possible ça ?

C’est fou ce que cette fillette me touche, et je ne comprends pas pourquoi ; je ne comprends pas.

Elle a quelque chose d’absolument attachant ; paradoxalement attachant ; et pourtant je n’ai que des misères avec elle ; en classe, elle est invivable ; elle crie, elle crise ; puis elle se retranche dans un mutisme total et elle te fixe pendant de longues minutes, muette, immobile ; mais dans une tension permanente, électrique, comme si elle voulait t’hypnotiser ; puis elle tape ses camarades, pas toujours, mais régulièrement, les menace avec des ciseaux ; puis elle recommence le cycle : cris, mutisme, menaces.

Elle attire constamment sur elle toute l’attention de la classe, tout le temps ; mais ce n’est pas encore ça le pire, c’est…

(la suite de la phrase lui reste en travers de la gorge ; Lynne déglutit péniblement)

Je ne sais plus quoi faire ; je ne sais pas comment mieux faire.

            (elle se ressaisit, déterminée)

J’ai besoin d’y voir clair, de parler avec les parents, surtout ceux de Nausicaa ; dans quelques semaines, j’aurai des problèmes plus graves encore ; le comportement de cette fillette met en danger tout le monde, à commencer par elle-même, tu ne te rends pas compte ; il faut que je reparle aux parents, qu’ils me redisent comment ça se passe à la maison ; il faut encore que je creuse plus cet aspect-là.

(17h14 – bord du lac – soleil toujours un peu couchant – Lynne a besoin de parler)

Les badauds qui se promènent là n’en ont probablement pas la moindre idée, et au Grand Conseil on a bien vu qu’ils s’en fichent ; mais, c’est nous, les 1-2P, qui voyons les premières caractéristiques d’une future dyslexie ou d’un cas d’autisme présumé ; qui encourageons les parents à consulter auprès du CHUV pour qu’il y ait un diagnostic qui ouvre les portes aux aides et aussi, naturellement, à la compréhension de l’enfant ; sans cette compréhension, rien d’efficace ne peut être entrepris ; c’est nous qui constatons les carences d’autonomie qui vont causer de sacrés soucis tout au long de la scolarité ; c’est aussi nous qui flairons une probable addiction à l’écran, à 4 ans. Tous ces trucs-là, on vit avec, jour après jour, et ce n’est pas simple à porter quand ils sont aussi petits et dépendants de l’adulte.

L’AVOCAT DU DIABLE (08h10 – salle de classe de Lynne – intérieur sombre, un coin un peu poussiéreux, style placard à balai)

D’accord, mais ce premier diagnostic confirmé, il y a des structures qui vont prendre le relais : une aide à l’intégration vient apporter une aide occasionnelle si l’enfant est maintenu dans le groupe classe.

LYNNE      (17h15 – bord du lac – soleil couchant bien rouge, en feu – Lynne est remontée)

Ces aides sont ponctuelles et souvent dérisoires : quelques périodes par semaine, c’est tout.

Pour les situations les plus délicates et urgentes que nous découvrons, il existe certes un suivi médical, parce qu’il s’agit bien de troubles ou de vrais handicaps à 4 ans déjà ; mais les délais d’attente sont longs. Longs ! Et les moyens financiers pas à la hauteur de ce qui nous est demandé dans le contexte d’une école inclusive ; entre le moment où je me doute de quelque chose, que j’en en fais part à ma direction et que la prise en charge soit effective – quand elle le devient, si elle le devient – il faut compter entre 6 et 12 mois, parfois plus. Trop long.

            (une hésitation, comme une pudeur à laisser sortir ce qu’elle a sur le cœur ; puis le fleuve déborde)

Et moi, je fais comment pendant ce temps ? Année après année, je fais comment ? Je burn out ? J’ai le droit de partir en burn out au bout de la combientième année ? Ils vont aussi inventer une assurance pour ça ? Une assurance à notre charge ? Un prélèvement salarial pour assurance de crise ? de nerfs ? Un prélèvement salarial préventif pour les burn out programmés ? Ils n’ont aucune idée ; ils ne pensent qu’à leur putain de fric.

L’AVOCAT DU DIABLE (08h12 – un bureau de direction… DGEO… DEF… un intérieur pas net, lumière froide style néon sale)

Madame, il va falloir vous armer de patience… voyez avec votre doyenne ce qui est faisable, en cas d’urgence, si elle est libre, elle peut venir vous aider… sinon, je vous encourage à recourir à nos consultations collaboratives… vous ne vous sentirez pas seule ; elles sont efficaces, ça a été prouvé scientifiquement… on n’est plus à l’école de grand-papa ; aujourd’hui, la new school ne vous laisse pas tomber… on vous l’a promis, on vous le doit… nous avons des formations continues très efficaces ; la HEP a fait de grands progrès ces dernières années… aujourd’hui, c’est pas comme au début…

LYNNE      (17h17 – bord du lac – soleil couchant couleurs braise – Lynne chauffe à blanc)

Et bla bla bla, et bla bla bla.

J’ai déjà passé combien de temps… combien de temps, j’ai déjà perdu avec tous ces trucs collaboratifs… Là, j’ai besoin d’autre chose ; j’ai besoin de quelqu’un en classe, avec moi, chaque jour ; une collègue, un mec ça ira très très bien aussi, s’ils en trouvent un ; quelqu’un avec qui je vais collaborer non pas une fois de temps en temps, mais tout le temps. Quelqu’un avec qui je vais partager l’enseignement et la surveillance et l’éducation et tout le temps passé à suivre ces 21 gamins et pas mal de leurs parents, parce que dans la new school d’aujourd’hui, il faut aussi suivre les parents, pas tous, mais 3 ou 4 couples c’est sûr et c’est beaucoup ; voilà ce dont j’ai besoin ; parce que je passe mon temps à avoir un œil sur Nausicaa, tout le temps, tu comprends, tout le temps ; parce que si je ne le fais pas, cette fille, elle… elle… ; ça va mal finir ce truc.

Il y a quoi qu’ils ne comprennent pas là-dedans ?

L’ANGE GARDIEN (17h18 – bord du lac, etc… – là, il lui tient quand même la main – regard face caméra ; entre gens bien…)

C’est simple, c’est basique : ça s’appelle du co-enseignement ; en français ça signifie enseigner avec ; ça vient du latin, du préfixe latin con qui signifie avec ; à Crapaud-Land, ils ne doivent pas avoir compris que ça signifie avec ; ils n’ont pas dû traduire le con, et ils se sont dit que puisque c’était c.. ça n’avait rien à faire dans notre système éducatif… il y a erreur là ; mais ce n’est peut-être qu’un malentendu.

En réalité, c’est un concept assez simple à comprendre : il prévoit deux enseignants au lieu d’un pour chaque classe, en l’occurrence enfantine ; 20 à 22 élèves de 4 à 5 ans quand même… et si Lynne revendique ça, c’est justement parce que la new school d’aujourd’hui ne ressemble plus du tout à celle de grand-papa.

LYNNE      (17h19 – extérieur soleil couchant, camaïeux de rouges-violets – main dans la main avec son ange gardien)

Dans l’administration scolaire, au département, ils n’ont aucune idée de comment ça se passe en classe ; ils n’ont aucune idée de ce qu’est un enfant aujourd’hui, de ce que sont devenus une bonne partie des parents ; il y en a qui mettent un téléphone portable dans les mains de leur gosse à 4 ans pour qu’ils puissent, eux, passer le reste de leur temps sur leur écran à eux ; et le gosse, il fait quoi en classe ? Dans le meilleur des cas, il ne fait rien, parce qu’il est perdu, ou alors, il tourne en rond, il papillonne désespérément en essayant de fixer son attention sur quelque chose ; mais c’est exactement le contraire qui va se passer, c’est l’attention de tout le reste de la classe, y compris la mienne, par simple souci de sécurité, qui va se fixer sur lui ; dès lors, on ne travaille plus ; ils n’ont aucune idée de ce qu’est une école aujourd’hui ; de comment ces gosses-là entrent en classe ; aucune idée de ce que ça signifie enseigner aujourd’hui.

L’AVOCAT DU DIABLE (08h15 – Grand Conseil – intérieur baies vitrées ; sales les vitres, les députés ne voient rien du tout dehors, c’est-à-dire tout en bas, dans les rues de la ville, là où vivent des gens, où il y a aussi des écoles)

Comment ? Vous ne savez pas vous occuper de 20 chenoïlles de 4-5 ans ? Mais qu’est-ce que vous croyez ? Des crapauds, il y en aura toujours ! Il va falloir changer de métier, ma petite dame ! Deux enseignantes pour 20 gamins ? Vous voulez rire ? Vous croyez qu’il y a de l’argent pour ça ? Mais dans quel monde vous vivez ?

L’ANGE GARDIEN (08h16 – dans la rue à l’entrée du Grand Conseil, sur les pavés du 13 rue Cité-Devant – bien fort pour se faire entendre de l’avocat, mais… peine perdue ? Ce ne serait pas la 1ère fois)

Ah ! Là, vous faites bien de poser la question ! Vous avez des hypothèses de réponse, Monsieur l’avocat ? Vous le voyez comment le monde, vous ? Éventuellement, un coup de torchon sur les vitres pour enlever les traces de guano ?

(17h20 – vol de l’ange ter : des vitres sales au très beau bord du lac, eau limpide – de nouveau entre gens bien)

Le citoyen lambda n’en a pas la moindre idée, et au Grand Conseil, les crapauds ne veulent pas savoir, mais ce que Lynne doit assumer en classe ne figure pas dans le cahier des charges ; de toutes les compétences qu’elle doit mettre en œuvre, beaucoup sont nouvelles.

LYNNE      (17h21 – elle choisit un galet bien plat et le lance : 8 ricochets à la surface de l’eau, bingo !)

J’en ai fait ces dernières années des formations continues ; une matinée par-ci, une après-midi par-là, en général le mercredi dès 13h30… tout un parcours professionnel entre coachings divers, consultations collaboratives justement, des dizaines et des dizaines de consultations ; et encore des réseaux et des mises à jour de toutes sortes ; quand je parle d’un probable cas d’autisme, je sais parfaitement de quoi je parle ; pourquoi est-ce que personne ne reconnaît nos compétences ? Quand je parle de psychologie de l’enfant, pourquoi on me sourit à la figure avec une condescendance crasse ? Pourquoi est-ce que personne ne nous croit ? Pourquoi est-ce que la plupart des directeurs continuent de croire qu’enseigner à des enfants de 4-5 ans c’est une occupation de brave petite maman ? de gentille petite maîtresse ? (et paf : 10 ricochets, bravo !)

L’AVOCAT DU DIABLE (l’image de la salle de classe de Lynne apparaît à la surface de l’eau – l’avocat est caché sous le pupitre, il se marre bien : une hyène)

Mais votre directeur aussi sait que vous savez, mais il ne le reconnaîtra pas, parce que nous l’avons mis en place pour que rien ne change. En revanche, il est vrai qu’il ne sait pas quoi faire dans les cas de dysfonctionnement des élèves, ou des parents ; il ne sait pas, il invoque des protocoles, mais en fait, il n’en sait rien.

Vous voyez qui c’est Ponce Pilate ? Eh bien, les protocoles sont aux mains de votre directeur, ce que l’eau lustrale était à celles de l’ami Ponce ; ce qu’on lui demande à votre directeur, c’est qu’il n’y ait pas de vague ; s’il y a un problème dans l’établissement, il ne faut pas que ça se sache, c’est tout. Il vous dira qu’il va faire remonter tout ça à sa hiérarchie, mais il ne le fera jamais ; et si éventuellement, il le fait, on le remettra à sa place en lui faisant comprendre que ce n’est pas bon pour sa carrière ; c’est vite fait, vous savez ? Tout doit toujours être pour le mieux dans le meilleur des mondes et il n’y en a point comme nous, c’est tout ; vous comprenez comment ça fonctionne ? Vous n’êtes pas de taille à vous battre contre ça.

Les problèmes, c’est vous qui devez les résoudre avec les moyens qu’on met à votre disposition. C’est tout. C’est simple. C’est comme ça. Si vous n’y arrivez pas, tant pis pour vous ; on vous remplacera ; ou peut-être pas d’ailleurs ; on va essayer de refiler votre boulot, du moins une partie, à quelqu’un d’autre déjà en place ; il faut qu’on dégraisse le mammouth.

Je vais vous le dire franchement ; de toute façon si vous le répétez, on dira que ce n’est pas vrai et de toute manière les gens ne voudront pas vous croire, ça les fatigue de vous croire ; mais nous cherchons à faire en sorte que les carences, dans le service public en général… qu’est-ce que vous croyez, il n’y a pas que les 1-2P sur terre… nous voulons que ces carences deviennent systémiques ; sys-té-mik, vous entendez ? qu’elles échappent totalement au pouvoir décisionnel des enseignants, de leurs directeurs, de tous les adeptes aux travaux ; alors… que voulez-vous que je vous dise, ma petite dame… votre directeur, il fait semblant de vous être d’un quelconque secours : il glose, parce qu’en fin de compte, c’est la seule chose qu’il sache et puisse vraiment faire, et c’est exactement ce que nous lui demandons ; nous l’avons formé à cela ; c’est un brave petit soldat votre directeur ; il est parfaitement à sa place et nous sommes très contents de lui ; ne vous attaquez pas à lui, parce qu’il va vous mordre, et nous avec ; vous avez déjà été mordue par une meute ? Vous allez voir comme il va être votre burn out.

C’est le moment de changer de métier, ma petite dame !

Aide-soignante dans un EMS, ça vous dirait ? On peut vous former assez vite, vous savez ; vous allez passer des Pampers des 4-5 ans à ceux des 85-90, on va gagner du temps dans votre formation ; de toute façon, d’ici quelques temps vous aurez tous le même salaire.

LYNNE      (17h22 – Lynne jette un gros, gros, caillou dans l’eau et le reflet de l’avocat disparaît – une bise à l’ange ? Pourquoi pas)

Moi, j’ai fait un sacré chemin en 25 ans de boulot ! Et même s’ils s’en foutent, j’en suis fière.

(la suite toujours en sourire)

Il n’y a que ma classe salariale qui ignore mes acquis, inchangée, et encore, ils avaient l’intention de baisser les salaires.

Quel cynisme chez ces gens.

L’ANGE GARDIEN     (17h22 – extérieur nuit Place du Château décembre 2025 – on devine la tête de l’ange à côté de la banderole suivante : NE TRAHISSEZ PAS LES VALEURS QUE VOUS DÉFENDEZ LORS DES ÉLECTIONS – face caméra, entre gens très bien)

A l’automne 2025, les rues vaudoises ont vu défiler à bien des reprises des banderoles de ce type.

Vous vous souvenez de celle-ci : si vous n’aimez pas l’éducation, essayez l’ignorance ?

Bizarre d’en arriver là pour une contrée aussi riche et développée que ce magnifique pays vaudois.

Vous vous souvenez de la belle ambiance, ce soir-là, sur cette place ? Une jolie petite brise de solidarité ; pas mal de colère et beaucoup de fraternité ; ah ! j’aurais tant voulu être un humain en chair et en os pour vivre tout ça avec vous, au coude à coude ; vous allez remettre ça bientôt, j’espère !

(17h23 – vol de l’ange 4, de la Place du Château au bord du lac toujours très beau et entre gens très bien)

LYNNE

Ce qui est systémique, chez ces gens-là, c’est leur aptitude au mensonge ; je ne sais pas comment ils font.

L’ANGE GARDIEN

Oh oui, c’est un constat basique ; absolument ! Pour ce qui est du mensonge, ils sont très forts.

Mais leur péché mignon, c’est quand même l’ignorance ; au 13 rue Cité-Devant, ils ont tous des œillères… alors oui, c’est sans doute un modèle de chez Vuitton, mais le fait est qu’ils ne voient rien à côté d’eux…on dirait des ânes à la queue leu leu sur le col du Saint-Gothard en 1291 : la seule chose qu’ils perçoivent ce sont les droits de douane.

Qu’est-ce à dire ? Que le degré de bêtise dans cette bâtisse est affolant ? Il se pourrait bien que oui ; franchement : ils auront été les seuls au monde à préconiser une baisse des salaires, juste comme ça, pour rigoler un coup, et voir quel effet ça aurait ; on peut faire mieux, non ?

LYNNE

Avec eux, pas sûr ; je les ai rencontrés, tu sais.

L’ANGE GARDIEN

On pourrait leur demander un peu moins de mépris, un peu plus respect ?

LYNNE

Pour eux, ce sont des choix difficiles ; cornéliens.

L’ANGE GARDIEN

Corneille, ils connaissent ?

Non, parce qu’il y a déjà eu un problème avec le co-enseignement, si on multiplie les incompréhensions, ça va être compliqué.

Ce qui est vrai, c’est que leur ignorance de ce qu’est le monde de l’éducation est insoupçonnée, impressionnante ; oserai-je dire : suspecte ?

LYNNE

Tu peux , tu peux.

L’ANGE GARDIEN   (17h24 – à Lynne qui est debout, face au lac, mais songeuse, retranchée dans ses pensées)

A partir de là, il faut vraiment qu’on se pose cette question Lynne, et le plus sérieusement et calmement du monde : que ces gens soient des ânes ou de vrais batraciens ou autre chose encore ; ces gens, que veulent-ils vraiment ?

Il me semble qu’on commence à avoir des éléments de réponse, là.

(Lynne n’a pas entendu ; toutes ses pensées sont à sa classe, elle revoit Nausicaa, elle la cherche partout, elle court dans les couloirs de l’école ; elle voudrait appeler à l’aide, mais qui l’entendrait à part une collègue, et que pourrait-elle faire, maintenant, cette collègue ? Elle a aussi 20 élèves dont elle doit s’occuper. C’est un poil trop tard pour être deux)

Tu m’écoutes Lynne ?

Oui, ce coucher de soleil est magnifique… mais enfin bon, Lynne, ce n’est pas ça qui manque ici, il y en aura d’autres.

Tu vois, ce que je disais, qui me paraît très important, c’est que, ce que ces gens veulent, c’est transférer l’argent du contribuable, le tien Lynne, le tien, dans les poches de leurs amis qui ne sont que moyennement, ou peu, voire pas du tout, contribuables ; tout au contraire, plutôt riches, résolument nantis et un peu voleurs. Tu trouves ça juste, toi ?

Ouh ouh, Lynne ?

Mais la question la plus importante est peut-être la suivante : nous, que voulons-nous ?

On veut quoi, nous, Lynne ?

Lynne, tu es là ?

LYNNE      (17h26 – bord du lac violet – elle ne sort pas de ses pensées, mais là, elle les énonce à haute voix)

Et si je téléphonais aux parents de Nausicaa, là, maintenant ? Il est quelle heure ? 17h26, ils travaillent encore tous les deux, maintenant ça ne sert à rien ; va savoir avec qui elle est cette enfant en ce moment ? Et où ? Je téléphone plus tard ? J’ai droit à ma soirée quand même ; mais non, je vais retéléphoner plus tard, ce matin, ça n’a rien donné. Il faut qu’ils m’écoutent ces parents ; il faut absolument qu’ils m’écoutent.

Demain, il faut que je ne la lâche pas des yeux une seule seconde ; je vais la scotcher à moi toute la journée ; et tant pis pour les autres ; il faudra faire avec ; on fera moins d’activités, tant pis.

(faisant face à l’Ange, d’un coup, sortant d’une apparente torpeur)

Qu’est-ce que tu en penses ?

L’ANGE GARDIEN     (17h27 – violet sombre)

Je pense que tu as raison Lynne ; je veux dire… de prendre la soirée pour toi.

Regarde ta respiration là, comme elle est de nouveau.

Tu as l’intention de continuer comme ça pendant combien de temps ? Combien d’années Lynne ?

C’est quoi ta limite ? Quelle est le degré d’usure que tu acceptes pour toi ?

Je veux dire, juste entre nous, tu es d’accord de te retrouver moche à quel point ? Moche combien ?

Je parle de tout, hein là ! tes nerfs Lynne ; ta peau, tes os…

Tes cernes sous les yeux, ce n’est pas que l’âge qui avance, tu le sais ça, non ?

Et puis ta psy, elle va crever avant toi, tu vas faire quoi sans elle ? Et ton homme ? Il est bien content que tu épluches un oignon de temps en temps, mais bon… Il t’a déjà vue pleurer pas mal de fois ailleurs qu’à la cuisine, non ? Et puis ton dos ? À force de porter Benjamin, 4 ans, 40kg…

LYNNE      (17h28)

30 ! Trente.

L’ANGE GARDIEN     (17h28 – bon là, il fait pratiquement nuit ! – un cygne passe, mais on le distingue à peine ; s’il n’y a pas de cygne à disposition, un canard ça ira aussi, ou une poule d’eau, ou… une grenouille)

Oui, oui, 30 ; mais 30 à 8h25, puis 30 à 9h15, et après le goûter de la récré ça devient 32, et toujours 32 à 10h45 même si une partie est au fond du Pampers, de toute façon Benji, il s’en fout…

Quelle est ta limite du moche-acceptable ?

LYNNE      (17h28 – extérieur nuit, il faudra un projecteur – comme une dispute dans un vieux couple, tranquille, normale – les bêtes par contre n’en veulent pas : cygnes et canards s’envolent, la poule d’eau fait l’autruche et la grenouille, il faudrait demander aux crapauds)

T’es pas cool du tout là ! Tu me fais chier avec tes remarques !

J’aime mon boulot, nom de Zeus ! Et je le fais bien, et je donne tout ce que je peux, et tous les jours, bordel ! Tu veux que je fasse quoi d’autre ? Tu me parles de quoi, là ? C’est quoi ton délire ? Qu’est-ce que je veux ? Je veux du co-enseignement, voilà ce que je veux ! Je veux la pétition que j’ai signée, voilà ce que je veux. Et qu’on ne m’appelle plus la petite maîtresse ! Je veux qu’on me paie pour ce que je vaux, et je vaux beaucoup ; beaucoup plus que tous ces merdeux du Grand Conseil qui nous rient au nez en disant qu’ils vont organiser une table ronde ou peut-être carrée pour parler de tout ça… pauvres cons, va !

Moi, je les ai élevés mes gosses et ils vont bien, bordel ; s’ils veulent que je continue à m’occuper des autres va falloir allonger le pognon pour me mettre en conditions de le faire bien, putain ! Connards !

Tu m’emmerdes, là !

L’ANGE GARDIEN     (17h35 – là c’est du style « un ange passe » – 2-3 ressacs peut-être)

Ce que je te disais Lynne, c’est que…

Au-delà du co-enseignement, du plus de moyens pour une école efficacement inclusive, des cadres qui ne soient plus de braves petits soldats mais des gens responsables, sérieux, qui permettent l’organisation d’un lieu de travail en fonction des réels besoins de ce lieu, avec les gens de ce lieu ; au-delà de tout ce qu’on dit dans une salle des maîtres à la pause-café et qu’on ne met jamais en œuvre après, parce que… après la pause-café… il y autre chose à faire, ou alors on a déjà oublié, ou alors on n’ose plus ; au-delà des souhaits basiques et salutaires pour un service public réellement efficace et non pas systémiquement inadéquat aux besoins réels de la population, le Covid l’a montré ; au-delà de tout ça, est-ce que nous voulons continuer de déléguer à ces gens, ces crapauds…

Tiens, il y une reinette qui saute là, tu la vois ? elle est mignonne, elle…

Jusqu’à quand allons-nous continuer à confier à ces gens le souci de notre bien-être ?

C’est quoi ce qu’on veut Lynne ?

Les laisser continuer de choisir pour nous, contre nous ?

Pourquoi est-ce qu’on continue à faire confiance à ces gens ?

Pourquoi est-ce qu’on continue à leur déléguer notre vivre ensemble ? Pourquoi ?

LYNNE      (17h37 – il fait nuit, mais Lynne y voit clair – L’Ange est zen – mais pas de main dans la main, svp !)

Si je revendique le co-enseignement, ce n’est pas pour aller boire un café pendant que l’autre enseigne ; c’est parce qu’une classe de 20 à 22 élèves de 4 à 5 ans, aujourd’hui, dans le monde qui est le nôtre, nécessite deux enseignantes pour qu’ensemble nous puissions tout simplement respecter le programme tout en œuvrant au meilleur apprentissage possible. Autrement, notre école inclusive, c’est du pipeau. En classe, il y aura inévitablement des élèves en difficulté d’apprentissage ; des élèves qui ont des problèmes de comportement ; d’autres encore qui auront besoin d’une pédagogie différenciée et en fin de compte, plusieurs élèves avec ce genre de besoins particuliers, à cet âge-là, sur un groupe de 21, ça devient ingérable, et quand c’est ingérable, ça devient dangereux : c’est dangereux pour eux et pour nous ; pour tout le monde.

L’ANGE GARDIEN     (17h38 – salle de classe de Lynne – dialogue avec l’avocat du diable – l’ange est assis à une table ronde ; l’avocat à une table carrée, il se marre encore comme une hyène)

Le souhait de Lynne n’est pas un caprice, c’est un appel au secours.

L’AVOCAT DU DIABLE

Essayez La Main tendue ou téléphonez à La Chaîne du Bonheur, ils sont là pour ça.

Tiens! Faites plutôt un bon dossier et vous l’envoyez à la Loterie Romande ; eux, ils ont le fric.

L’ANGE GARDIEN

C’est un appel à voir la réalité comme elle est ; à comprendre ce que le monde de l’éducation devient ; un appel à un minimum de clairvoyance à propos de notre société. Vous pourriez faire un effort, non ? D’abord de compréhension, puis de reconnaissance et enfin financier ; ce serait un investissement.

L’AVOCAT DU DIABLE

Il n’y a pas d’argent, nom d’une bouse. Des efforts, on en fait déjà beaucoup.

L’ANGE GARDIEN

Répondre positivement à l’appel de Lynne, c’est investir du bon sens dans l’avenir de notre vivre ensemble. C’est choisir l’éducation, contre l’ignorance ; c’est choisir de la cohérence avec les propos de campagne… je veux dire, électorale, pas l’autre… quoique par endroits, il est vrai qu’il peut il y avoir confusion…

C’est quand même difficile d’éviter les malentendus avec vous, hein ?

L’AVOCAT DU DIABLE

Chacun à sa place ! Il n’y a qu’à balayer devant sa porte ; si tout le monde faisait son boulot, il n’y aurait pas toutes ces discussions ; comme disait ce collègue les pieds bien sur terre sur sa vidéo : laissons le Grand Conseil faire son boulot.

L’ANGE GARDIEN

Excusez-moi, j’ai de la peine à vous suivre ; où sont les pieds du brave homme ? sur terre ou sur la vidéo ? Les deux ? Vous comprenez, j’aurais besoin d’images précises pour bien me rendre compte de la situation, sinon, on ne va pas réussir à faire avancer le schmilblick.

L’AVOCAT DU DIABLE

Il faut laisser les professionnels faire correctement leur boulot. Il est là le bon sens.

(l’avocat frappe un grand coup de poing sur la table carrée qui se casse – il s’évanouit dans un nuage de fumée style monoxyde de carbone ultra polluant ; étonnant pour un bonhomme vert ; voilà où mènent les manières fortes et les négociations entre partis)

L’ANGE GARDIEN     (17h40 – Lynne est debout face au lac – jolis reflets de lumières urbaines à la surface de l’eau – on parie que toutes ses pensées sont pour Nausicaa ? – L’Ange gardien l’observe longtemps – peut-être un peu de musique, il n’y en a pas eu beaucoup jusqu’ici à part le ressac et quelques battements d’ailes)

… « laisser les professionnels faire correctement leur boulot » ! …

Justement, il me semble que Lynne est une professionnelle remarquable.

            (face caméra, ça fait du bien de retrouver des gens bien – il fait nuit, allumez les feux)

Combien d’argent la collectivité publique paie un Conseiller d’État en charge de l’éducation et de la formation de la jeunesse de ce canton pour qu’il passe son temps à ne pas vouloir reconnaître, ni tout simplement connaître, les conditions de travail dans SON département ?

Cet argent pourrait être utilisé à des fins plus judicieuses.

Pardon pour le SON d’il y a deux phrases, il est franchement obscène ; mais il rend compte de la stricte vérité, n’est-ce pas Monsieur Le Conseiller d’État ?

La dernière consultation réellement collaborative que vous ayez eue avec les enseignant.e.s de ce canton, avec les organisations du personnel, les syndicats qui les représentent, etc.… tout ce monde qui vous encombre et ne vous laisse pas boire le verre de blanc tranquille ; quoique… il est fort probable qu’en face d’un verre de blanc vous oubliiez aisément tout le reste ; elle remonte à quand cette consultation RÉELLEMENT collaborative ?

LYNNE

Elle doit encore avoir lieu.

L’ANGE GARDIEN

C’est quoi pour lui le DEF ?

LYNNE

Une salle d’attente. L’antichambre du département des seuls chiffres.

L’ANGE GARDIEN

Ah ! mais il est peut-être là le problème…

Mais quand il signe les lettres de vœux, avec tous les remerciements que les gens lisent en diagonale et qu’ils jettent à la poubelle après… ? Ah ! bon, ces lettres-là, ce n’est pas lui ?

Ben là, ils pourraient faire des économies, par exemple ; de timbres, de temps, de mail, d’énergie, de personnel, de tout.

(légèrement en retrait de Lynne ; l’Ange prend sa canne à pêche ; il pêche, mais il n’y aura pas de multiplication des… vous pouvez cocher la réponse qui vous convient le plus : perchettes    brochets    féras    □ silures)

Quelle heure est-il Lynne, s’il te plaît ?

LYNNE

Ici au bord du lac il est 17h45, plus que ¼ d’heure, après il faudra que j’y aille ; j’ai un oignon à éplucher comme tu dis.

L’ANGE GARDIEN

Et à l’école, tu en es où ?

LYNNE      (toujours debout face au lac – jolis reflets et jolie musique)

À l’école, il n’est que 8h20 ; à 8h25 la 1ère sonnerie retentit.

L’ANGE GARDIEN   (toute son attention est pour Lynne – du coup, à force de faire joujou avec le moulinet de la canne à pêche, toute la ligne s’est déroulée à ses pieds, sur le rocher, un vrai gâchis)

On poursuit quand même encore un peu ? En essayant de faire vite ; les gens bien qui te regardent là, ils voudraient savoir comment tu as commencé ta journée en classe quand même ; et puis ce qui s’est passé avec… elle s’appelle comment la fillette ? Son nom me dit quelque chose, mais…

LYNNE

Nausicaa.

C’est Homère qui a inventé le prénom : une princesse, évidemment. Une fille de roi, mais un roi bien ; peut-être parce que le pouvoir réel était dans les mains de sa femme.

Mais c’est aussi un personnage de manga ; c’est possible que les parents l’aient choisi à cause du manga, je ne sais pas.

L’ANGE GARDIEN

Pourquoi pas.

Tout à fait entre nous, aujourd’hui, quand le pouvoir est aux mains des femmes, ce n’est pas forcément une garantie que les choses aillent bien ; à Crapaud-Land par exemple, elles ne brillent pas par un savoir-faire exceptionnel ; j’ai déjà vu mieux ; en parlant de manga, Sanae Takaichi a plus de talent.

LYNNE

Arrête de jouer avec le moulinet ; tu as gâché toute ta ligne.

L’ANGE GARDIEN

Oups, merci ! Et la rentrée en classe, alors ?

LYNNE      (8h20 – la classe de Lynne – il fait jour, beau ciel bleu sans Hodler – un détail en classe : par terre trainent des bribes de tissu vert et 2 petites cornes écarlates : l’avocat a dû se faire très mal quand il a cassé sa table carrée – Lynne ramasse les cornes, les bouts de tissu vert et les jette à la poubelle ; elle se demande qui est venu dans sa classe en son absence ? Le directeur ? Pour vérifier l’ordre, le rangement ? Il y en a qui le font… des braves petits soldats – elle s’adresse à l’ange, il est toujours à ses côtés, évidemment…)

La journée a commencé correctement ; mon travail est à jour, je me prépare pour aller chercher les enfants dans la cour ; tout est normal (elle regarde au fond de la poubelle) enfin presque…

L’ANGE GARDIEN   (8h20 – cour de l’école – il faut imaginer plein d’enfants et tous les accompagnants ; vous devez les imaginer, parce qu’on n’a pas le droit de les filmer ; on pourrait filmer, mais après il faudrait mettre des gros carrés noirs pixelisés dessus… ça ne vaut pas la peine de faire tout ce boulot pour ne rien voir du tout ! Alors il faut imaginer.

 

Essayez de deviner où se trouve Nausicaa. Essayez d’imaginer quelle tête elle a ; c’est une princesse, hein !

 

Je vous dis où est l’ange : accoudé à la fenêtre de la classe de Lynne, au 1er étage ; là, il vous regarde… entre gens bien… vous connaissez le truc)

Les élèves attendent Lynne sous la surveillance de papa ou maman ou des grands-parents ou d’un grand-frère, mais le plus souvent d’une grande-sœur ; c’est aux filles que les parents délèguent régulièrement ces tâches-là, allez savoir pourquoi. Tous devraient être là, Lynne les entend on ne peut mieux… quelle exubérante vitalité dans cette cour d’école.

LYNNE      (8h22 – cage d’escalier, intérieur sombre – ça sent le produit de nettoyage, pas aussi fort que dans les EMS, mais enfin… – Lynne se rend dans la cour pour accueillir les élèves – attention à ne pas glisser)

Tu parles d’un ressac.

L’ANGE GARDIEN     (il est à la fenêtre, ok ? Au 1er étage)

Lynne se rend à sa place habituelle ; la place rituelle, celle que les enfants et leurs accompagnants reconnaissent comme étant le signe de la mise en place du cortège ; les voilà qui s’encolonnent deux par deux sous le regard souriant de leur enseignante. Elle s’apprête à aiguiser son regard, il manquera sans doute un ou deux élèves, il y a des parents qui sont systématiquement en retard.

LYNNE      (8h23 – cour de l’école, sous un auvent minuscule ; Lynne est rusée, en début d’année elle s’est attribuée la seule place à l’abri en cas de pluie, les collègues sont un peu jalouses – bien fort pour l’Ange, il est un peu dur d’oreilles)

Pourvu qu’ils n’arrivent pas trop tard en classe ; c’est embêtant de tout laisser en plan pour accueillir les retardataires.

L’ANGE GARDIEN     (là où il est, il est content – à haute voix aussi, mais bon… Lynne n’est pas sourde)

Parce qu’il faut bien le faire tout de même, le petit bout de chou n’y est pour rien.

LYNNE      (idem – imaginez tout le dialogue qui suit assez fort, de l’auvent à la fenêtre du 1er.

Imaginez aussi que le directeur passe par là et qu’il entende, ce serait cocasse ; mais là, il ne passera pas, il est en consultation collaborative avec lui-même)

Et pendant ce temps-là, il faut continuer de gérer les autres ; tu vois combien il y en a ? À certains, je fais confiance, pour les autres, je ne dois jamais baisser la garde, toujours les avoir à l’œil.

L’ANGE GARDIEN

Ils ont beau utiliser des ciseaux aux bouts arrondis…

LYNNE

Il y a des risques que je ne prends pas ; il faut tout le temps anticiper les conséquences possibles d’un geste maladroit.

L’ANGE GARDIEN

Et puis, qu’on se le dise franchement : l’institution scolaire ne ferait preuve d’aucune empathie.

LYNNE

Ce serait tout pour ma pomme.

L’ANGE GARDIEN

Aujourd’hui, la notion de faute professionnelle est prioritaire sur celle de l’accident.

LYNNE

8h25, ça sonne ; je te laisse, il faut que je m’occupe des petits ; à toute !

L’ANGE GARDIEN     (face caméra – L’Ange se bouche les oreilles bien qu’il soit malentendant : vous réalisez le bruit ?)

C’est tout de même incroyable qu’en 2026, on continue de mettre en service des sonneries aussi tonitruantes. ? Après on s’étonne qu’il y ait des enfants qui rechignent à venir à l’école ; redisons-le, on ne sait jamais : quand est-ce que les pouvoirs publics se décideront à consulter les enseignants pour la construction d’une école ?

LYNNE      (debout sous son auvent – il y a plein d’enfants à ses pieds, entre 4 et 5 ans, qu’on ne peut pas filmer – Lynne regarde ses élèves, leur dit bonjour, serre quelques mains, sourit à tout le monde, échange deux mots avec un grand-papa, mais surtout, Lynne réfléchit à ce qui va se passer après.

C’est ça l’enseignement : un art du présent qui prépare sans cesse l’instant d’après ; tu parles d’un carpe diem !)

Nausicaa est déjà là ; c’est bien.

Elle est là depuis un bon moment, mais toute seule ; d’habitude sa maman reste plus longtemps avec elle ; elle a dû partir plus tôt ce matin ; bon…

Nausicaa ! Nausicaa… bonjour Nausicaa !

(Nausicaa ne répond pas ; elle ne répond que rarement, même si elle sait faire de grands discours et parler bien fort ; elle fixe Lynne de ses deux grands yeux ronds – imperturbable, comme inaccessible)

 

Tu veux bien donner la main à Sarah, s’il te plaît ?

(elle le fait, sans rechigner et sans un mot, ni pour Lynne, ni pour Sarah)

Oui, oui, restez ici, juste à côté de moi ; c’est parfait Sarah ; c’est vous qui serez en tête du cortège aujourd’hui, ça va être chouette.

Sarah, tu tiens bien la main de ta copine Nausicaa, d’accord ?

L’ANGE GARDIEN     (à la fenêtre du 1er)

L’œil de Lynne est exercé, il englobe tout l’espace de la cour, il compte ; comme tous les matins, elle aimerait bien arriver jusqu’à 22 : 12 de 1P et 10 de 2P…

LYNNE

Et bien non, zut ! Il n’y en a que 20, ce matin.

Ok, ce n’est pas grave.

L’ANGE GARDIEN     (en fond sonore la joyeuse, mais très bruyante exubérance des dizaines d’enfants qui attendent d’entrer dans leur école – l’Ange face caméra, très fort ; on ne s’entend plus)

Manquent Emma et Benjamin, tous deux 4 ans, des tout petits de 1P ; leur absence n’a pas été annoncée ; Lynne se dit qu’elle va devoir commencer la journée par deux téléphones aux parents concernés ; c’est embêtant, parce qu’il y en a 20 autres, là, qui s’accrochent à ses basques et qu’elle va bien devoir occuper.

            (toujours face caméra, mais à voix basse, complice)

La société exige de Lynne qu’elle socialise 22 gosses en moins de deux ans ; qu’elle leur enseigne les prémices du calcul et de la lecture, et c’est une tâche considérable ; (à partir d’ci : ironique) qu’elle le fasse en les divertissant, joyeusement, avec insouciance et légèreté, comme si de rien était, pour les préparer à ce que, bien entendu, nous savons tous être notre quotidien d’adulte : une partie de plaisir…

L’AVOCAT DU DIABLE (dans la classe de Lynne – il cherche ses cornes au fond de la poubelle ; ils lui ont refusé sa note de frais ; il va aussi falloir qu’il rembourse la table carrée ; mais à 800.- de l’heure pour défendre la Crapaud-Land, ça le contrarie à peine ; en fait, il s’en fiche, il ricane comme devant ; rien qu’avec son intervention dans ce scénario, il en est déjà à 645.- d’honoraires, et franchement, vu l’usage en vigueur dans ces milieux, pas sûr qu’il les déclare)

le quotidien du parfait citoyen ; absolument !

Nous lui demandons, à cette chère petite maîtresse, de commencer à fabriquer de bons petits citoyens ; la nuance est importante : des petites maîtresses pour des petits citoyens dans un petit pays tranquille ; c’est ça qu’on cherche : des gens qui soient heureux de se lever le matin pour aller travailler pour le bien du plus petit nombre…

L’ANGE GARDIEN

Vous comprenez maintenant pourquoi ils affectionnent l’adjectif « petit » ?

L’AVOCAT DU DIABLE

…et qui se rendent compte qu’ils ont de la chance de vivre dans un petit pays comme le nôtre et qui nous remercient de leur permettre de travailler en paix ; parce qu’ici, on travaille en paix ; on ne va pas réécrire l’histoire d’un coup quand même.

L’ANGE GARDIEN     (toujours à la fenêtre et en aparté – indifférent à l’avocat – soucieux de Lynne)

Elle commence à se dire qu’il va falloir envisager autre chose par socialisation ; radicalement autre chose.

LYNNE      (8h27 – de l’auvent à la fenêtre – fort, à l’Ange – Lynne ne perd pourtant pas de vue son groupe classe, et Nausicaa, et Sarah qui lui tient fermement la main.

 

Sarah sait parfaitement pourquoi elle ne doit pas lâcher la main de Nausicaa. Pourtant, il faudra bien qu’elle la lâche à un moment ou à un autre, dans quelques minutes par exemple, au vestiaire, pour se changer, ôter sa veste, mettre ses pantoufles, pendant que Lynne aidera les plus petits à en faire autant ; certains ont des chaussures à lacet, et ils ne savent pas quoi faire avec ces lacets.

 

Lynne sait que Sarah lâchera la main de Nausicaa, et Nausicaa le sait aussi ; Lynne sait qu’elle va devoir être attentive ; en ce moment, elle souhaiterait avoir les yeux d’une mouche : à facettes, avec des myriades de pupilles)

Il n’y a pas que des élèves de 4-5 ans à socialiser.

L’ANGE GARDIEN

Non, en effet ; leurs aînés épris de nénuphars aussi.

                  (en aparté aux gens bien – toujours 8h27)

La socialisation commence par la reconnaissance et le respect des gens : de leur naissance à leur fin ; aujourd’hui, nous nous éloignons de valeurs aussi basiques que celles-là ; l’autorité ne contemple plus que des chiffres, l’être humain n’est plus considéré qu’en fonction de son rendement.

(l’avocat exulte ; il a retrouvé une corne et un bout de tissu vert ; il pique du scotch sur le pupitre et les rafistole sur son costume ; il n’y a pas de petites économies)

(l’Ange, face caméra, très zen)

Vous qui lisez éventuellement ce texte, Mesdames et Messieurs qui dispensez des conseils pour les comptes de l’État et ceux de vos amis ; ou vous, directeurs et adeptes aux travaux divers et variés, fidèles serviteurs des petits potentats du 13 rue Cité Devant, question : vous avez déjà socialisé une vingtaine d’enfants tous les deux ans ?

Non ?

Vous avez déjà appris à lire et à écrire et à compter à un petit analphabète de 4 ans ? Vous savez comment on fait quand il y en a vingt autres qui s’agrippent à vos jambes ? Vous savez que certains arrivent encore à l’école en couche culottes ? Vous savez reconnaître un cas d’autisme ? Vous savez distinguer les différents types de dyslexie ? Vous savez prendre en charge des parents démunis ?

Non ?

Il y en a qui savent et qui mettent en œuvre leur savoir au quotidien.

La moindre des choses serait de les protéger ; de reconnaître concrètement leur engagement et pas seulement avec des mots creux une fois par législature ; les mettre en condition de bien faire leur travail qui, contrairement au vôtre, est réellement utile.

Vous savez de quoi vous parlez quand vous prenez la parole dans l’hémicycle du parlement, depuis votre nénuphar douillet ?

Quand vous refusez à Lynne les moyens nécessaires à une formation honorable de celles et ceux qui vont payer votre rente à vie et votre AVS ; quand vous refusez cet argent qui n’est pas le vôtre, mais celui de Lynne justement et de ses élèves futurs adultes, vous le faites en vertu de quoi ?

L’AVOCAT DU DIABLE

Ben… On le fait en vertu des cadeaux fiscaux qu’il faut bien qu’on fasse.

Non, mais qu’est-ce que vous croyez ?

Vous croyez que les riches ils vont rester là à produire de l’argent avec nous si on ne les aide pas un peu ?

L’ANGE GARDIEN

Produire de l’argent ? Non !

Vous vous levez le matin pour produire de l’argent ?

Ce n’est pas vrai ! Vous faites ça ? Tous les jours ? Tout le temps ?

Produire de l’argent ? Un truc qui ne sent rien et avec quoi on se salit les mains ?

L’AVOCAT DU DIABLE

Ben… vous voulez qu’on fasse quoi d’autre ?

L’ANGE GARDIEN

Le mot vertu, vous le comprenez comment au niveau des gens que vous fréquentez : les responsables politiques au service de la population ?

LYNNE

Tu avais raison, au fond ce sont des ignorants ; et pour ne pas avoir honte, ils veulent une société à leur image.

Tu peux faire sortir l’avocat de ce scénario, stp, mon ange ? Là franchement, j’en ai la nausée.

L’ANGE GARDIEN     (à la Harry Potter, un coup de baguette magique)

Voilà, tu ne le verras plus ; du moins j’espère.

Lynne, c’est quoi la suite maintenant ?

LYNNE      (toujours sous l’auvent – 8h29 – la 2ème sonnerie, celle de l’entrée en classe, n’a pas encore sonné)

Téléphoner aux parents des deux absents et occuper les autres entre temps ; ok, mais ah ! peut-être pas… Suspens ; non, en effet, il n’y aura qu’un seul coup de fil à donner ; il y a Benjamin qui arrive.

L’ANGE GARDIEN (8h29 – toujours à la fenêtre)

Benjamin est soudé à la main de sa maman ; haletante la maman, en nage ; en train de tout mettre en œuvre pour battre le record du marathon matinal des familles vaudoises ; la scène est cocasse, digne d’une bd : Benjamin, rivé à sa maman et quoiqu’en surpoids…

LYNNE

30 kg d’accord ? Pas un de plus ! C’est déjà bien assez pour en enfant de 4 ans.

L’ANGE GARDIEN

Je ne sais pas comment la maman fait à le tirer comme ça ; c’est impressionnant.

LYNNE

Je ne le porte jamais plus que quelques secondes, mais c’est vrai que le dos trinque.

L’ANGE GARDIEN     (à la manière des commentateurs sportifs, mais seulement les bons, et sans excès)

Benjamin est pratiquement suspendu en l’air, à l’horizontale, parallèle au macadam ; sa maman est arcboutée en avant, tout en jetant un coup d’œil en arrière, vers son fiston, qui, bouche pleine, est en train de finir la tartine de son petit déjeuner.

Le voilà au sol, Benjamin, les joues encore bien gonflées, avec un petit filet de bave aux commissures des lèvres ; l’atterrissage a eu lieu sans encombre, il faut dire qu’il a l’habitude ; mais la digestion s’annonce difficile pour le reste de la matinée.

LYNNE

On verra comment ça va se passer en classe ; c’est déjà arrivé qu’il… enfin bon, on verra.

L’ANGE GARDIEN     (factuel)

La maman se confond en excuses, rien que du très habituel, la scène se répète 2 à 3 fois par semaine ; elle donne un gros bec à son petit Benjamin et file au travail ; elle court, elle récupère le retard ; dans le privé, ils sont moins tolérants que dans le public ; moins compréhensifs que Lynne.

(8h30 – la 2ème sonnerie retentit, tonitruante – la cour d’école est extrêmement… vivante – si quelqu’un parle, il parle fort, sauf l’ange, face caméra, factuel et complice…)

… tous les élèves sont en colonne 2 par 2, sauf Benjamin qui a lâché la main de sa maman et ne sait pas à qui la donner puisque, le nombre d’enfants étant impair – ils sont 21 ce matin – il se retrouve tout seul en début de colonne, sous le regard encourageant de Lynne ; drame, pleurs, commentaires des camarades :

                  (voix d’enfants – off bien entendu)

« Pourquoi il hurle comme ça Benjamin ? – Maîtresse, pourquoi Benjamin il hurle comme ça ? – Maîtresse, il y a Benjamin qui hurle – On peut y aller, Maîtresse ? – Ma maman a dit que Benjamin est trop gros et qu’il faut pas que je mange comme lui – C’est vrai ça Maîtresse ? – Maîtresse, ça a sonné, on y va ? – Pourquoi il est toujours en retard Benjamin, Maîtresse ?  – Maîtresse, on peut y aller, je dois aller aux toilettes »…

                  (retour à l’Ange – face caméra, complice)

Ô temps ! suspends ton vol… cet hémistiche a rendu célèbre Lamartine… c’est le souhait de Lynne au bord du lac, mais pas ici, dans sa cour d’école.

Il faudrait passer au vestiaire, là.

LYNNE

C’est le moment, oui ; je vais aller chercher Benjamin parce que c’est mal parti.

Nausicaa, tu donnes bien la main à Sarah ; ok ?

Sarah tout va bien ? Oui ? C’est parfait Sarah. Je suis fière de vous les filles.

Allez Benjamin, ce n’est pas grave, arrête de pleurer, ce n’est rien tu sais ? Tu me donnes la main Benjamin ?

(pour elle, dans sa tête)

C’est quoi ce truc poisseux dans ma paume… du nutella ; ok.

(fort)

Les enfants vous pouvez entrer ; vous vous changez au vestiaire ; ceux qui en ont besoin passent aux toilettes, n’oubliez pas de bien vous laver les mains.

 

(une longue colonne de 21 enfants, avançant 2 par 2 et vivant leur vie d’enfant, entre dans l’école et gravit les escaliers jusqu’à la salle de classe au 1er étage – Sarah et Nausicaa, la seule à se taire, sont en tête ; ferment la marche Lynne et Benjamin qui renifle du nez et s’essuie les mains sur son pantalon – il est 8h32)

L’ANGE GARDIEN

Lynne a une pensée pour le concierge de l’école qu’elle a croisé tôt ce matin en arrivant ; vous allez comprendre pourquoi.

LYNNE      (à l’Ange déguisé en faux concierge – il pousse une benne à papier devant la classe de Lynne)

Comment ça va ce matin, Arnaud ?

L’ANGE GARDIEN

Comme un lundi matin Lynne, comme un lundi matin.

(il ôte son déguisement – aparté entre gens bien)

Et c’est parti pour toute une semaine de lundis matin.

L’ANGE GARDIEN     (il range la benne le long d’une paroi – face caméra, complice –

 

dans le fond on distingue le vestiaire et Lynne à genoux qui s’affaire sur les lacets d’un élève ; si on ne voit que les chaussures à lacets, on peut filmer – travelling à portée didactique sur les rangées de patères pleines de vestes, bonnets, écharpes, etc… au sol des tas de chaussures assez bien alignées – elle commence là aussi la socialisation, le vivre ensemble ; tout ce boulot-là, il a bien fallu le leur enseigner aux élèves et certains d’entre eux apprennent à leur rythme… ah ! il y une lolette qui traîne sur un banc, il faudra prendre quelques minutes pour venir la chercher.

 

Si si, vous avez bien lu : une lolette, à 4-5 ans ; il faut bien les faire taire ces enfants à la maison après toute une journée de travail)

La suite aurait dû avoir lieu entre le vestiaire et la salle de classe que vous percevez derrière moi, mais ce lundi matin justement, ça ne s’est pas du tout passé comme ça.

C’est ce moment de pure angoisse qui poussera Lynne vers son rocher au bord du lac, ce soir.

Voici les faits.

Lynne a pris place au fond du vestiaire, sous la fenêtre ; à l’opposé de la porte d’entrée ; de manière à pouvoir observer l’ensemble de ses élèves, y compris, évidemment : Nausicaa.

Elle aide quelques enfants de 1P à se défaire de leurs habits ; c’est un passage obligé et c’est ce qui va leur permettre, petit à petit, d’apprendre à ranger leurs affaires et à le faire de manière autonome ; comprenez bien : ce n’est pas du temps perdu, c’est déjà du travail en cours ; chaque instant vécu par Lynne avec ses élèves est un moment de présence ; il n’y a pas de pause, il n’y a que du taf.

Lynne a défait une paire de lacets tout en ayant un œil sur la petite princesse qui a déjà mis ses pantoufles aux pieds ; elle est prête à entrer en classe et ne lâche pas sa maîtresse de ses grands yeux ronds ; elle n’a toujours pas dit un mot.

Sarah finit de mettre ses chaussons.

Lynne demande à Benjamin de donner la main à Sylvain, le camarade d’à côté, parce qu’on va bientôt entrer en classe. Lynne s’apprête à traverser le vestiaire ; 4-5 mètres, pas plus ; elle emmènera Nausicaa avec elle.

C’est à ce moment-là que le petit Benjamin hurle ; il est sous la fenêtre, là où se trouvait Lynne il y a une seconde ; il est immobile, la main dans la main de Sylvain. Surprise par les cris de Benjamin, Lynne, par réflexe, se retourne d’un coup pour vérifier ce qu’il se passe.

Sylvain s’empresse de préciser : « c’est pas moi, j’ai rien fait maîtresse, c’est lui qui veut pas bouger, j’ai juste tiré un peu… » ; Benjamin hurle.

Il aura suffi de cet instant, de ce concours de circonstances ; d’un cri, dans le dos de Lynne, et d’un mouvement réflexe.

LYNNE

Où est passée Nausicaa ? Nausicaa, tu es où ?

Sarah… ? (Sarah lève la tête vers sa maîtresse)

… Rien ma chérie, rien ; tout va bien.

(Lynne, pour elle seule)

Mon Dieu, elle a de nouveau disparu.

(c’est ça aussi l’enseignement : des moments de solitude extrême, un abîme de solitude ; et dans le cas de Lynne ce matin, de pure angoisse)

L’ANGE GARDIEN

Nausicaa : 4 ans comme Benjamin, pas de surpoids, juste les grands yeux ronds d’une anti-héroïne de notre temps.

Signe particulier : à tout moment capable de disparaître sans que personne, mais absolument personne, camarades ou adultes, ne s’en aperçoive ; capable de disparaître sans aucune intention de retour ; elle s’en va, et c’est tout ; en plein hiver, en pantoufles, sans veste, sans bonnet, sans demander son reste, sans rien.

Le problème, c’est qu’elle peut aller n’importe où ; des toilettes, au couloir, au hall d’entrée de l’école, à l’infirmerie, à la bibliothèque ; mais aussi, dehors, sur le trottoir, sur la route ; traverser la route, la traverser hors passages cloutés, et de l’autre côté de la route, aller au parc, à la place de jeu, peut-être plus loin, qui sait : elle ne l’a pas encore fait.

Un jour, elle marchera peut-être jusqu’à la gare pour prendre un train.

Il n’y a pas longtemps, elle a dit à Lynne qui venait de la retrouver sur le tobogan de la place de jeu :

LYNNE

Maîtresse, j’aimerais mourir éternellement.

A 4 ans.

Tu comprends maintenant pourquoi il faut absolument que ce soir encore je téléphone aux parents ?

L’ANGE GARDIEN

… mourir éternellement…

Comment peut-on, à 4 ans, concevoir sa propre existence comme une mort de tous les instants ; une mort sans fin ? Comment peut-elle concevoir sa vie comme la vie d’une éternelle mourante ?

Comment est-il possible qu’une enfant de 4 ans mette toute son espérance de vie dans la mort ?

Il faut donc aller la chercher, et vite et partout ; parce que tout et n’importe quoi peut lui arriver dans ces moments-là. Aller la chercher, la trouver, lui parler calmement ; et là elle vous suivra, parfois docilement, parfois non, sans jamais verser la moindre larme ; tout au plus elle vous dira…

LYNNE

… Si je ne viens pas avec toi maintenant, tu ne m’aimeras plus ?

L’ANGE GARDIEN

Aller la chercher, la trouver, et la ramener auprès de ses camarades que Lynne a dû confier à la collègue de la classe d’à côté, en attendant que le secrétariat, averti par téléphone, appelle à son tour la doyenne, qui, si elle est libre, pourra venir s’occuper des 21 autres élèves en attendant que Lynne revienne en tenant par la main Nausicaa.

Voilà ce qui va se passer réellement ; et ça ne ressemble que de loin au protocole ad hoc.

Et si la doyenne n’est pas libre, il faudra trouver quelqu’un d’autre, mais ça prend du temps, et pendant ce temps-là, qui enseigne ?

(de 8h35 à 8h45 – pendant tout ce moment, on voit Lynne demander à une collègue de prendre le relai, courir dans les couloirs, téléphoner, sortir de l’établissement, s’approcher d’une place de jeu, d’une balançoire ; puis retourner dans sa classe en tenant dans sa main celle d’une petite fille – tout ça en 10 minutes environ, un laps de temps à la fois immense, potentiellement tragique et pourtant insignifiant dans une matinée d’enseignement)

(Ô temps suspends ton vol)

C’est quoi le but de l’école ?

Garder des enfants pour que papa et maman puissent travailler pour produire de l’argent ?

Enseigner ?

C’est quoi cette école où l’on passe son temps à essayer de trouver des gens qui soient là.

Des élèves disparaissent ; des adultes ne sont pas libres ; d’autres sont occupés à autre chose ; d’autres manquent ; d’autres sont en congé, malades ou non ; d’autres en formation, plus ou moins bien remplacés ou pas remplacés du tout ; il y en a qui se cachent ; une école où pas mal de gens ne sont vraiment pas là.

Peut-être faudrait-il se poser la question de savoir si les gens sont heureux d’y travailler ?

L’AVOCAT DU DIABLE (apparaissant d’un coup de la benne à papier – la réplique n’est pas une question, mais une affirmation)

J’ai entendu « gens » ; vous avez dit « argent ».

L’ANGE GARDIEN     (il rabat le couvercle de la benne et s’assied dessus)

Depuis le temps où l’école se cherche, peut-être serait-il bon de faire en sorte qu’elle se trouve.

Lynne ! Il faudra quand même revenir sur la question de ce qu’on veut vraiment.

LYNNE      (8h47 – elle est dans l’entrebâillement de la porte de sa classe, en train de la refermer ; on ne perçoit que sa tête ; mais ses jambes tremblent encore. Elle a ramené Nausicaa et va commencer la leçon prévue à 7h30 ce matin ; avant de refermer doucement la porte de la classe, elle répond à l’Ange)

Se débarrasser définitivement des ignorants et des importuns, comme tu viens de le faire, sans trop de ménagements.

Ça va prendre du temps ; et on va le prendre.

L’ANGE GARDIEN (8h48 – il cadenasse la benne et s’en va – on entend des coups de poing contre le plastique du container)

L’école a besoin de gens qui soient là ; pas de gens qui la traversent comme une quelconque salle d’attente.

 

(18h10 – bord du lac – extérieur nuit noire, de jolis reflets urbains sur l’eau – on entend le ressac – Lynne et l’Ange quittent la plage, ils marchent côte à côte ; Lynne est en retard, elle veut rentrer auprès des siens – l’Ange a sa canne à pêche sur l’épaule et l’écheveau de la ligne sous le bras, il y a du fil qui traine par terre)

LYNNE

Ce sont peut-être ces grands yeux ronds qui me la rendent aussi attachante ; des yeux toujours grands ouverts, écarquillés, absolument magnétiques ; des yeux qui te happent et puis qui s’en vont, qui te plantent là, toute seule, démunie, perdue.

Des yeux qui te remettent en question ; qui interrogent le sens de ce que tu essaies de faire.

Je me dis parfois que ces yeux sont une invitation ; la porte d’entrée de tout un univers ; mais la vérité, c’est qu’il s’agit d’un monde insondable ; à l’école, c’est un monde insondable.

Ça fait peur, tu sais ? Quand ce sont les yeux d’un enfant, ça fait peur.

Un monde qui est tout à la fois offert et refusé.

C’est comme si Nausicaa te demandait d’entrer, de faire le pas ; et puis, comme ce n’est jamais possible de lui consacrer totalement ce temps-là ; comme c’est franchement impossible, elle s’en va.

C’est comme une punition ; c’est douloureux tu sais.

C’est comme un déchirement ; tu es écartelée entre ce que tu dois faire, que le boulot t’impose et que tu veux faire ; et ce qu’il faudrait faire et que tu ne peux pas faire et ne dois pas faire, en tout cas pas à ce moment-là…

Mais ce moment-là, c’est tout le temps.

C’est plus que difficile, c’est une déchirure de tous les instants.

Quelque part au-delà de ces yeux, il y a tout un monde qui t’appelle ; et dans lequel, tu ne peux pas entrer ; je ne dois pas entrer, parce que je ne pourrais jamais y entrer complètement, comme il faut.

Parce que mon rôle n’est pas celui-là.

Parce que Nausicaa n’est pas ma fille.

C’est vertigineux, un abîme ; … de conscience.

Et on peine à croire que tout cet univers puisse tenir tout entier, là, derrière ce petit front délicat ; derrière ces quelques mèches rousses.

L’ANGE GARDIEN

Et une petite bouche menue ; des lèvres toujours légèrement pincées.

LYNNE

Comme pour s’interdire toute parole qui pourrait trahir ce que les yeux disent, ce que le front pense.

L’ANGE GARDIEN

Une prudence atavique.

                  (un temps)

J’imagine que tu as déjà pris des mesures pour elle.

LYNNE

Bien sûr, depuis des semaines, avant même sa 1ère disparition.

La hiérarchie est au courant ; elle a demandé une hospitalisation d’urgence ; mais il n’y a pas de place.

Nausicaa est en file d’attente ; l’école va probablement la déscolariser pendant quelques périodes, mais certainement pas plus.

Ils vont laisser les parents et moi et les autres enfants gérer ça pendant une année ; peut-être plus.

Peut-être que le problème se répètera tout au long de sa scolarité.

C’est ça la new school.

L’ANGE GARDIEN

Tu vas téléphoner aux parents maintenant ?

LYNNE

Bien sûr !

Mais d’abord j’ai une carotte à éplucher ; avec un peu de chance, un oignon aussi.

Et toi, tu fais quoi ?

L’ANGE GARDIEN

Je vais boire un verre.

Oui, oui, je m’humanise… ça m’a l’air passionnant.

On ne dirait pas, mais c’est exigeant avec toi ; ce n’est pas le boulot qui manque.

Et c’est quoi leur délire déjà ? Dégraisser le mammouth ?

LYNNE

Ils ont tout compris.

L’ANGE GARDIEN

Je te laisse ici ; il y a un troquet là que j’aime beaucoup, avec des tables qui donnent sur la rue ; j’aime bien regarder les gens passer…

Si tu en as besoin, tu appelles et j’arrive.

LYNNE

Comme d’hab.

L’ANGE GARDIEN

Comme d’hab.

LYNNE

A demain.

L’ANGE GARDIEN

A demain.

Giorgio Brasey