Début de préambule : attention ! un mur invisible peut en cacher un autre ; généralement, c’est ce qu’ils font les murs invisibles, ils arrivent toujours au moins par deux, mais la plupart du temps, ils déferlent en bande ; quand on se les prend dans la figure, ça laisse des traces.
Aujourd’hui, je n’évoquerai que les murs invisibles relatifs à une Convocation de l’autorité, dont je reproduis plus bas un exemple réel.
Fin de préambule : le mur invisible est conçu comme une menace et il est vécu comme une mise en danger ; souvent né de la suspicion, d’un désir maladif de contrôle, il révèle une manifestation zélée du pouvoir de fonction, dans cette chronique, celui d’un directeur ; le mur invisible recourt à la peur et à l’humiliation dans le but d’asservir ; il est aliénant.
Le mur invisible vous rend malade.
L’affaire peut commencer ainsi :
Vous arrivez chez vous : entrée de l’immeuble, couloir et boîte aux lettres, vous guignez avec curiosité : ah ! zut ! voilà un avis de recommandé à aller chercher à la poste.
Mais pas avant demain ! c’est comme ça à la poste ; vous devrez attendre 24 heures avant de découvrir qui vous envoie ce recommandé.
Vous pressentez déjà le mur invisible : on ne dort jamais bien avec un recommandé en suspens, surtout si votre casier judiciaire est vierge depuis toujours ; ce recommandé stimule déjà les synapses relatives à votre culpabilité.
24 heures d’attente. Dans l’immédiat, toute une soirée et une nuit pour vous demander qui vous cherche : pas de loyer ni de factures en retard, pas de dettes, pas d’infractions à quelque code que ce soit, pas d’assistance juridique en cours, pas de procès : rien… qu’est-ce qu’on vous veut ?
24 heures plus tard, après une bonne journée de travail consciencieux, vous modifiez la routine du retour chez vous : un détour par la poste, vous en ressortez le recommandé à la main. L’ observation minutieuse de l’enveloppe A5 que vous empoignez plus ou moins fébrilement vous a déjà révélé que l’expéditeur coïncide avec l’école où vous travaillez : « C’est quoi cette histoire ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » : les neurones de votre culpabilité sont en fête.
Notez bien : vous culpabilisez d’abord et vous ouvrez ensuite ; étrange non, le pouvoir d’un recommandé ?
Vous lisez :
CONVOCATION A UN ENTRETIEN
Monsieur,
(ça pourrait être Madame, mais les Madame sont plus souvent convoquées dans le bureau verbalement, allez savoir pourquoi.)
Je vous convoque à un entretien dans le but d’évoquer avec vous les points suivants :
- Votre absence à la réunion des parents de 10èmeOS … et l’absence de demande de congé y relative
- Votre réunion des parents de 11èmeVP et les propos tenus impliquant la direction de l’établissement
- Mes questionnements et inquiétudes quant à votre posture professionnelle
Cet entretien aura lieu dans les locaux de la direction, rue des … le lundi … à …
Si cette date devait ne pas vous convenir, je vous prie de me le faire savoir dans les meilleurs délais afin qu’une nouvelle échéance … etc… etc...
Vous remerciant de prendre note de ce qui précède, je vous prie de recevoir, Monsieur (ou Madame) … etc… etc....
DIRECTION DES ECOLES
Question : fallait-il vraiment un courrier recommandé pour fixer un rdv d’entretien ?
Le terme convocation en objet d’un mail n’aurait-il pas suffi ?
Observons cette convocation plus en détail.
Le terme entretien induit à prime abord, pour autant qu’on ait une vision positive de sa propre existence, un échange plutôt cordial, d’égal à égal ; ici, il s’oppose à celui de convocation, définitif, sans appel.
En vous convoquant, l’autorité vous rappelle que vous n’êtes ni un partenaire ni un collègue, vous êtes un subalterne.
Vous êtes en régime de culpabilisation depuis pratiquement 24 heures : l’aspect sans appel de la convocation balaie tout espoir d’un entretien un tant soit peu cordial, vous avez déjà oublié qu’il pourrait avoir lieu d’égal à égal.
Il y a aussi ces questionnements et inquiétudes quant à votre posture professionnelle… vous ne savez pas de quoi il s’agit exactement, la proposition est sciemment évasive, mais… mon Dieu que vous êtes bête, c’est justement le but de l’entretien de clarifier tout cela ; vous reprenez vainement un peu d’espoir avec le concept d’entretien et vous ne réalisez pas encore qu’on vous mène en bateau, mais là, il commence à tanguer sec et vous craignez peu à peu le haut le cœur.
L’intérêt de la formule questionnements et inquiétudes quant à votre posture professionnelle est de vous signifier que l’affaire est sérieuse au point de justifier le recommandé ; vous n’êtes pas en adéquation avec ce que l’on attend de vous ; vous devez rendre compte de quelque chose : actes, paroles, allez savoir, mais vous saisissez qu’on vous a à l’œil.
Vous êtes sous contrôle.
Mais encore : … dans les locaux de la direction ; l’entretien ne se passera pas dans l’espace rassurant de votre classe ; cela aurait été possible, certains directeurs se déplacent, voient du monde ; d’autres non, ils passent le plus clair de leur temps sur les écrans de leur tour de contrôle ; c’est le cas du nôtre.
Donc non ! l’entretien aura lieu entre les quatre murs, bien visibles ceux-là, en béton standard, c’est-à-dire moche et bon marché, mais armé, du bureau du directeur ; béton armé, oui : les murs de la direction ne sont-ils pas porteurs ?
Le bureau du directeur est le lieu où siège l’autorité suprême de l’établissement scolaire, en tout cas depuis que la Conférence des Maîtres est devenue sa conférence de presse ; autorité suprême… c’est du moins ce que notre directeur pense de lui-même et de sa fonction : « C’est moi qui décide, c’est moi qui décide, c’est moi qui décide » a-t-il péroré visiblement altéré et à moultes reprises lors du dernier conseil de direction, (oui… les cd ont leur fuites…, les gens qui les composent ne sont pas en béton armé).
L’entretien se passera donc dans le lieu dévolu à l’autorité, sous-entendu : vous, cher Monsieur, en dehors de votre classe et à raison majeure dans mon bureau, dans MON établissement (un grand classique ça) vous n’existez pas, mais je vous en prie, asseyez-vous ; la chaise qu’il vous désignera est coincée entre le pan de mur armé côté sud et la table qui vous sépare de lui côté nord ; le passage mesure à peine une cinquantaine de cm ; vous vous y faufilerez pendant que lui, sourire en coin et déjà assis, observera goguenard votre installation tout en contorsions.
Après cela, le je vous prie de me le faire savoir ne vous fait même pas l’effet d’un Alka-Seltzer après le tiramisu de la nonna, au contraire, la mention successive : dans les meilleurs délais bloque définitivement toute velléité de transit.
Vous êtes sous état d’injonction ; elle vous a saisi au tournant, avec le mur que vous n’avez pas vu venir.
Le recommandé est donc là pour vous faire dormir un peu moins, vous mettre sous pression aussi vite que possible ; il est là pour vous faire pressentir le mur invisible ; il est là pour vous mettre en position d’infériorité, vous signifier que vous êtes sous contrôle, que vous ne disposez d’autonomie d’action que dans la mesure où la tour éponyme vous l’accorde et là, elle ne vous l’accordera pas.
Le recommandé est là pour vous apprendre, éventuellement vous rappeler, que toute communication officielle de l’État de Vaud se fait via recommandé ; il est donc là pour vous montrer que ce directeur se charge d’incarner l’autorité de l’État, très probablement au-delà même de ce que l’État lui demande ; il est là pour la porter vaillamment jusque dans ce coin reculé de la banlieue lausannoise.
Le recommandé est là pour vous signifier que l’autorité ce n’est pas vous, ce ne sera jamais vous, ce sera toujours lui.
C’est absolument contreproductif, des études le montrent, mais on en parlera une autre fois ; en attendant, ce directeur ne sait visiblement pas agir autrement ; on pourrait aller jusqu’à dire que, selon toute vraisemblance, il a besoin d’agir ainsi… à quelles pulsions est-il soumis ?
Pourquoi l’État met-il en place, à ces postes charnière, de tels personnages ?
Poursuivons l’observation du recommandé.
Il y a votre absence à une réunion de parents de 10ème OS.
(Pour ce qui est de la réunion des parents de 11èmeVP et les propos tenus impliquant la direction, le deuxième item de la convocation, nous l’observerons dans la partie 2 de ces chroniques consacrées à une école qui vous pousse droit dans les murs … invisibles).
Vous vous êtes donc rendu coupable d’absence à une réunion de parents.
Pourtant vous l’avez annoncée et dûment argumentée à un doyen, vous l’avez même prié de vous remplacer à ce moment-là, de vous excuser auprès des parents en question, de leur distribuer la circulaire que vous avez conçu à leur intention, comprenant toutes les infos utiles pour l’AS à venir, y compris les 3 moyens différents de vous atteindre pour tout complément d’information : agenda, mail, groupe Teams ; vous avez re-re-prié ce doyen de leur réitérer vos excuses et vos plus cordiales salutations, ainsi que votre totale disponibilité pour tout entretien prochain ou à plus long terme.
Et le doyen a aimablement accepté ; il a compris votre situation, il n’a pas bronché, il vous a dépanné, ça se fait entre collègues ; les parents idem : ils ne sont pas tous revêches.
Et alors, il est où le problème ?
En réalité, tout cela importe peu ; peu importe que vous ayez tout mis en œuvre pour agir conformément à votre mandat, à votre déontologie ; peu importe qu’aucun parent ne se soit plaint de votre absence : vous n’avez pas demandé congé à l’autorité.
Vous n’avez pas rempli le formulaire de demande de congé ad hoc et en ligne, dans lequel il aurait fallu que vous signifiez que votre enfant, à la maison, doit être bien gardé par quelqu’un et que ce quelqu’un c’est vous, c’est tout, il n’y a personne d’autre ce soir-là entre 19 et 20h, trajets domicile – école non compris.
Vous vous souvenez alors que oui, effectivement, vous avez songé à faire cette demande ; vous avez même songé à l’étayer en racontant un pieu mensonge : les grands parents habitent à 60 km, l’adorable voisin infirmier, cette semaine-là, avait des horaires de nuits et la voisine du dessous a un tel penchant pour la bouteille que vous n’osez pas lui confier votre enfant ; restent les amis certes, mais ils ont déjà gardé votre fils la semaine passée pendant la réunion des parents de 9ème, ce serait abuser.
Vous vous souvenez de tout cela et vous vous dites que, peut-être, oui… pour s’épargner les tracas du recommandé… un petit mensonge… il faut savoir s’adapter…ça n’aurait pas été si grave ; on vit effectivement dans un monde comme ça … combien de collègues, de gens… tous métiers confondus… ne trichent pas un peu de temps en temps… notre monde… il est comme ça… Ce n’est pas beau, certes, c’est indigne de vous, vous vous y refusez, par principe, par honnêteté, parce que vous avez effectivement une vision positive de votre existence et vous aimez bien votre tête dans le miroir le matin, mais parfois… il faut savoir s’adapter.
Vous vous souvenez de tout cela, et vous réalisez que vous avez renoncé à la seule justification sincère, la seule vraie : vous aimez votre enfant et vous pensez qu’un soir de semaine, entre 19 et 20h, un enfant de 10 ans a plus besoin de son papa que de ses amis, surtout si ce mois-ci vous l’avez déjà confié à d’autres pour la soirée de parents de 9ème et de 11ème et que celle-ci, celle des parents de 10ème, n’est pas absolument indispensable, tout le monde en convient. Vous pensez que les parents de vos élèves peuvent se passer de vous, surtout si, comme c’est le cas, vous leur avez concocté une bafouille avec tout, absolument tout ce qu’ils ont besoin de savoir pour l’AS qui vient de débuter.
Et bien non.
Vous n’avez pas le droit d’invoquer votre amour pour votre enfant comme excuse, ni votre condition de parent séparé, ni votre solitude à la maison, ni votre bonne volonté auprès des parents de vos élèves.
Vous devez être là.
Le recommandé de la tour de contrôle est clair : vous devez être là ; il y a un cahier des charges qui vous le prescrit ; vous devez vous y conformer, c’est dans votre contrat ; vous devez vous rendre disponible et disponible ce soir-là entre 19 et 20h ; votre corps et votre âme doivent se rendre disponibles ; c’est ce que sous-tend votre contrat, votre cahier des charges, votre déontologie, votre devoir ; vous êtes un zélé serviteur du visible, selon l’expression de Philippe Jaccottet, et vous devez vous en tenir à ce que l’autorité exige de vous, parce qu’elle vous paye pour cela ; combien de semaines de vacances par année avez-vous déjà pour vous occuper de votre enfant ?
Et paf ! Un petit pan de mur moralisateur dans la figure ; vous allez bien ? Alors, continuons.
L’autorité vous signifie, cette autorité-là du moins, ce directeur, ce monsieur que sa hiérarchie couvre efficacement (souvenez-vous que c’est lui qui représente l’État en ce coin reculé du Nord-Nord-Sud-Est vaudois) l’autorité vous signifie que vous n’avez pas de marge de manœuvre.
Vous travaillez à l’ombre d’une tour de contrôle et vous commencez à le réaliser dans votre chair : vos mains tremblent, elles relisent la convocation, la froissent, puis la replient soigneusement, on ne sait jamais ; vous serrez les dents, demain matin vous vous réveillerez avec la mâchoire dolente, céphalées possibles aussi ; cette convocation est injuste ; la tour de contrôle vous humilie, elle se questionnesur votre posture professionnelle ; comment ose-t-elle ?
En toute bonne foi, vous avez peut-être pensé pouvoir disposer d’une certaine forme d’autonomie, et bien non, vous n’en disposez pas – du moins pas avec cette direction-là, cette autorité-là.
Les voilà les murs invisibles ; du vrai béton bon marché standard-moche avec des vraies armatures en fer : contrôle puis négation de votre autonomie ; négation de votre savoir-faire et esprit d’initiative, négation de votre sens des responsabilités et négation du sens d’appartenance à VOTRE école pour laquelle vous vous impliquez quotidiennement ; à cela s’ajoutent de petites humiliations, les bassesses, les mesquineries… au passage… rappelez-vous : vous aurez à vous contorsionner pour réussir à vous assoir en face de celui qui se questionne sur votre posture, justement.
Vous devez demander congé ; le faire de manière plausible et si possible mentir un peu.
Oui, l’autorité aimerait cela, elle aimerait que vous mentiez un petit peu, pas beaucoup, mais un petit peu quand même, suffisamment pour qu’en face, elle puisse se délecter de vous voir vous contorsionner en état de mensonge pieu ; qu’elle puisse vous signifier qu’elle n’est pas dupe, qu’elle vous accordera quand même ce congé, du haut de sa compréhension, de sa largesse, de sa bienveillance, comme un père-une mère le feraient avec son enfant ; pour cette fois en tout cas… il ne faudrait pas que ça se répète trop souvent.
Cette forme de pouvoir, ce paternalisme moralisateur et désuet, fait encore partie de la bande des murs invisibles qui déferlent tranquillement sur vous ; vous êtes sous contrôle, on vous humilie et on vous infantilise ; un asservissement dans l’air du temps ; une image réaliste de l’autorité qui assujettit ; la bande des murs invisibles est efficace, vous vous l’êtes prise dans les dents, la mâchoire grince, le ventre bouillonne et vous allez vous en rappeler.
C’est l’essentiel.
Tout ça parce que vous n’avez pas compilé une demande de congé : ridicule, mais essentiel !
Le bateau tangue, et roule, et tangue ; adieu tiramisu.
Mais alors, me demanderez-vous, comment ça s’est terminé ?
La convocation a vraiment eu lieu ? Ça s’est passé comment ?
Oui, la convocation a eu lieu ; ça s’est passé de manière à la fois instructive et amusante, presque drôle.
Si cela vous arrive un jour, attendez-vous à une mise en scène de ce type :
En bout de table, le directeur préside ; il aura passé un veston et ajusté le col de sa chemise ; son air est affable, mais grave, le moment solennel, du moins, le souhaite-t-il ; la qualité de votre futur sommeil ne dépend-elle donc pas de lui ? Va-t-il vous sanctionner ? Fera-t-il remonter ce contentieux relatif à votre absence à la direction générale ? Vous colleront-ils un blâme ? Un avertissement ? Risquez-vous le licenciement immédiat ? Tout cela est faussement sérieux eu égard à notre affaire, mais c’est sans doute sérieusement qu’il le pense ; en fin de compte, peu importe ce que cet individu pense, le but poursuivi par la convocation est simple : vous mettre au pas comme disent les petits Napoléons, vous soumettre, vous faire taire.
Attendez-vous à ce que l’homme qui préside le bout de table vous fasse sentir quelque chose dans le style de ce qui précède deux ou trois fois pendant ce fameux entretien ; dites-vous alors que le jeu auquel il joue ne vous concerne plus ; c’est paradoxal, mais c’est vrai : ce n’est plus avec vous qu’il joue à cache-cache, mais avec sa propre fatuité ; une fois encore, et malheureusement une fois de plus, vous n’êtes qu’un outil ; vous ne serez jamais que l’objet auquel il a recours pour assoir son pouvoir de fonction – le seul que son existence lui reconnaisse – et combler ainsi sa pauvre vanité.
C’est ça aussi l’école qui vous pousse droit dans le mur : celle du mépris de l’employeur.
Alors, juste à ce moment-là, n’hésitez pas à le dévisager de haut en bas, sous toutes ses coutures et souriez : le col de la chemise a été ajusté à la va vite, signe un peu ridicule d’un négligé atavique, souriez ; dans la même veine, la chemise elle-même est trop cintrée, le tissu trop tendu sur la boursouflure du ventre, le jeune quinqua a besoin de se montrer à la page, souriez ; l’embonpoint récuse toute prétention à une quelconque matrice héroïque, souriez, l’animal est résolument humain ; ce spécimen-là, il faudrait le voir courir sur un terrain de foot lors d’un match profs-élèves, souriez ; n’hésitez pas à jeter un coup d’œil sous la table, vers les chaussures : il n’y a pas de petites économies, souriez ; retenez-vous d’éclater de rire en apercevant les chaussettes : simplement, souriez.
Voilà pour l’homme qui préside en bout de table ; à sa gauche, une doyenne en charge du PV ; notez au passage que ce directeur n’exigera jamais d’un doyen la saisie d’un procès-verbal : souriez encore, même si c’est en coin, c’est pleinement justifié ; admirez la posture appliquée, dévouée, en tout et pour tout sagement obéissante de la doyenne ; dites-vous qu’à défaut d’être tout à fait admirable, c’est effectivement impressionnant, et rendez-vous grâce de ne jamais tomber dans un tel état d’assujettissement.
À droite de l’autorité suprême, il y a vous.
Souriez, montrez-vous disponible ; oubliez la convocation, pensez à l’entretien : songez à vous exprimer d’égal à égal, vous vous rendrez très vite compte que cette autorité-là n’est pas à la hauteur ; installez-vous à l’aise sur la chaise qui vous a été désignée, exactement comme vous le faites au café pour boire un verre avec les copains ; ne lâchez pas des yeux un seul instant ce grand enfant joufflu dont le seul pouvoir réside dans cette menace, puérile et lâche, d’une dénonciation à ses supérieurs hiérarchiques ; c’est risible, donc souriez ; souriez à longueur d’entretien, il ne va pas durer longtemps, il n’y a pas matière à le faire durer longtemps, cette convocation et son recommandé sont une esbrouffe.
J’oubliais… ! quand il daignera vous donner la parole – ça risque de prendre un moment, ces gens-là adorent s’entendre parler – n’hésitez pas une seule seconde : faites-lui entendre tout, mais absolument tout ce que sa vanité a besoin d’entendre pour se sentir flattée et souriez.
Cela n’exigera même pas un compromis avec vous-même ; le lendemain matin, en vous regardant dans la glace, vous n’y verrez que le long chapelet des sourires égrenés la veille ; tout ce que vous risquez, c’est de vous marrer enfin un bon coup.
Dernier invité à la table des convives, juste à côté de vous, à peine en retrait, la personne qui vous aura accompagné.e : votre conseil.
Ne vous présentez pas seul.e à un entretien de ce type ; les directeurs comme le nôtre, il faut les cadrer et les renvoyer à leur triste solitude ; la figure du conseil s’avère un adjuvant précieux.
Choisissez-le bien, faites-lui confiance et laissez-le parler ; il saura trouver les points faibles de l’argumentaire du bout de la table ; il aura vite fait, lui aussi, de flatter cette autoritaire vanité et comme il se doit, il remettra l’église au milieu du village ; là est l’essentiel.
Comment ça s’est terminé ?
Par un simple non-lieu ; aucune suite, si ce n’est le PV de l’entretien – que vous aurez dûment relu et corrigé d’entente avec votre conseil – il sera consigné dans votre dossier personnel, et alors ?
Une fin d’une banalité désarmante.
Rappelons-le : tout ça parce que vous n’avez pas compilé une demande de congé : c’est insensé, mais essentiel à la vanité d’un petit potentat ; essentiel à son ordre des choses, essentiel à l’ordre des choses d’une école qui délègue son pouvoir à ce genre de médiocres, eux-mêmes essentiels à une école qui ne rechigne pas à pousser ses enseignant.e.s, ses forces vives, droit dans les murs dont elle balise leur chemin ; une école qui révèle ainsi une vision de notre vivre ensemble tout à la fois puérile, pauvre, insuffisante, au bout du compte méprisante de la qualité du travail que vous y faites quotidiennement.
On peut en rigoler un peu, mais la vérité, c’est que c’est juste écœurant.
C’est l’heure de la pause : Alka-Seltzer ou Tiramisu ?
Et après la pause, il faudra bien recommencer à lutter contre la médiocrité ambiante.
Giorgio Brasey





