C’est un couloir d’école, mais il raisonne comme celui d’un aéroport.

Non pas qu’il soit particulièrement haut de plafond, ou large, ou long, il n’y a pas de tapis roulant non plus ; non, c’est à cause des roulettes de la valise ; à cause de ce très reconnaissable bruit de valise qu’on traîne derrière soi pour se rendre au check-in, pour sortir du baggage claim ; ce bruit irréfutable de la valise qui roule, bruit qui ne vous lâche pas jusque dans le couloir du train qui vous ramène chez vous, où vous pourrez enfin vous reposer d’une journée éreintante.

Il y a donc une valise qui roule dans un couloir d’école et un homme qui la tire.

Il s’appelle Théodore, il est prof, tout le monde l’appelle Téd : 35 ans, enseignant de musique.

Dans sa valise, il y a 3 manuels ; un gros classeur fédéral bleu avec des fiches d’histoire de la musique, elles sont toutes emballées dans une fourre en plastique transparente, certaines sont en couleur, c’est un travail soigné ; il y a les copies corrigées de 6 classes différentes : 108 copies en tout ; il s’agit d’un test de type Travail Assimilé vite fait bien fait, une seule page de questions, simple contrôle du travail exigé, moyenne des moyennes de classe 4.97, c’est parfait ; il y a une flûte – à bec – comme celles des élèves, elle prend peu de place et ne pèse pas beaucoup, ça ça va ; quelques partitions, elles aussi entourées d’un film plastique transparent et réunies dans un classeur tout aussi bleu, mais plus petit ; il y a les copies de toutes ces partitions pour les leçons avec les classes du jour, 108 copies donc, mais fois 2, parce que les partitions comportent quatre pages recto verso, soit deux feuilles chacune, total 216 feuilles A4, elles occupent un quart de la place de la petite valise type bagage à main autorisé en cabine que Théodore tire derrière lui dans le couloir qui le mène de la salle des photocopieuses à la salle de musique ; il y a encore un ordinateur, un MacBook Pro 16’’ dernière génération, 2kg tout de même ; un chargeur ; un casque high tech qui n’est pas lourd, mais prend pas mal de place parce que le casque doit être protégé, c’est un bon casque ; il y a aussi des écouteurs pour IPhone, on ne sait jamais, si le casque venait à casser, mais pour Téd ils n’ont pas une valeur particulière ; il y a aussi une machine à calculer pour compter les points des tests des élèves ; un toper wear d’une capacité de 1l rempli de pâtes sauce bolo pour le casse-croûte de midi ; Téd ne sait pas encore où il mangera : peut-être en salle des maîtres à cause du micro-onde, mais il y aura beaucoup de bruit, ou alors en classe, mais il faudra manger froid ; il choisira plus tard en fonction de son état de fatigue ; il y a un thermos d’un demi litre qui garde à bonne température une tisane agrémentée de thym et de quelques feuilles de sauge ; une petite laine de saison, en mérinos, très performante et surtout légère ; une paire de lunettes de vue, style dépannage efficace et pas cher ; une boîte de bonbons à la menthe pour une haleine tonique après la pause de la mi-journée ; un sachet de mouchoirs en papier recyclé ; une petite boîte de Dafalgan 500, on ne sait jamais, les classes peuvent être bruyantes, surtout à l’approche des vacances, mais au moment des rentrées aussi, la boîte est régulièrement renouvelée, mais toujours dans la valise qui, ce lundi matin à 7h35, est tout à fait pleine.

Le tout tient dans un espace façon Easyjet 56 x 45 x 25 cm roulettes comprises ; un monde singulier d’environ 6kg300 ; c’est la valise, bien remplie, mais un peu bruyante, que tire Théodore dans ce couloir d’établissement scolaire du canton de Vaud ; Théodore : enseignant de musique qui a mal au dos.

Téd est grand, très grand ; cette gêne au bas du dos pèse comme une épée de Damoclès sur ses lombaires depuis la fin son adolescence ; aujourd’hui, il doit faire avec et faire attention.

Téd est jeune, très jeune, il n’enseigne à temps plein que depuis dix ans ; il lui reste encore au moins 30 ans de carrière, il se demande parfois comment il fera avec son dos ; parfois, il rêve d’une petite valise automotrice qu’il pourrait téléguider à travers les couloirs de l’école, du moins quand il n’y a que peu ou pas d’élèves, hors récréations et heures de pointe ; une petite valise avec quatre roues motrices enrobées de feutre, des roues discrètes, enfin… silencieuses… passepartout.

Téd sourit à ces pensées un peu farfelues, un brin futiles, mais il ne peut s’empêcher de les cultiver avec soin, ténacité ; non pas qu’il les partage vraiment ; parfois oui, mais rien qu’avec des amis sûrs et bienveillants, jamais avec des collègues ; mais ça l’amuse : « ça me garde de bonne humeur » dit-il.

Téd aime bien le verbe « garder » : l’idée de la conservation ; chez lui on trouvera une vingtaine de partitions originales, trois instruments d’origine africaine, leg de son ex-femme avec qui il n’aura pas eu d’enfant ; une collection impressionnante de vieux vinyles des années ‘80, pop-rock essentiellement ; et puis, bien sûr : il faut qu’il garde son dos en relativement bon état.

Aujourd’hui, Théodore entre dans la salle de musique et il accroche au mur, au moyen de quatre punaises empruntées à l’économat, une affiche format mondial de l’Homme qui marche de Giacometti.

Les élèves lui demandent pourquoi cette affiche. Téd répond : « Parce que c’est beau ! ».

Les élèves lui demandent quel rapport avec la musique. « La grâce et le silence avant tout, puis le martèlement obstiné, mais harmonieux des pas sur le trottoir ; vous avez vu les pieds qu’il a le bonhomme ! Vous entendez le son des pas sur les pavés ? ».

Les élèves pouffent de rire, puis ils commencent à souffler dans leur flûte ; Téd s’installe à son pupitre ; il s’assied avec précaution, le dos aussi droit et tenu que possible, ce sont les fessiers et les muscles des cuisses qui doivent bosser, pas les lombaires ; il appelle les élèves un à un ; il rend les tests et inscrit les notes dans les carnets, puis il se lève, sa baguette de chef d’orchestre à la main pour exiger un silence qu’il obtient en quelques secondes ; les élèves connaissent cette petite manie, ça les amuse, ils jouent le jeu, la partie proprement musicale de la leçon peut commencer.

Mais Théodore grimace, c’est son dos ; ça sent le blocage ; à ce stade, juste une velléité, mais il va falloir faire attention : son inspire est lente et profonde, le dos se fait discret, le LA est lâché, les muscles de la ceinture abdominale ont intérêt à tenir.

Il a manqué de précautions en se levant ; c’est bête, mais il y a ce déplacement qui est toujours délicat : reculer sa chaise, se lever, contourner le pupitre pour se présenter face aux élèves baguette à la main, entonner ce fameux LA qu’ils adorent, qui les fait rire et marque, comme pour un jeu, le début de la chanson qu’une moitié de la classe fredonne, suivie, à la flûte, par l’autre moitié.

Selon la rapidité d’exécution du déplacement, la torsion qui permet de se faufiler entre la chaise et le pupitre pour se retrouver face aux élèves baguette en main droite et flûte en main gauche, cette torsion présente un risque ; les lombaires de Téd ont horreur des contorsions et là, elles le lui rappellent.

Il faut préciser que Théodore ne se tient plus droit depuis belle lurette, depuis la fin de ses études pédagogiques et la rédaction de son mémoire pour une habilitation à l’enseignement de la musique ; les heures passées assis devant l’ordi ont définitivement mis à mal son édifice vertébral : « hernies sévères L2-L3 et L5-S1 » a dit, en son temps, la première IRM ; les dernières confirment.

La différence entre l’Homme qui marche de Giacometti, du moins celui reproduit sur l’affiche dans la classe de Téd, et la posture de notre arpenteur de couloirs d’école tient à un rien : chez Giacometti, l’homme marche vraiment, il sait où il va ; dans le couloir de l’école, Téd est en proie à une éternelle hésitation : « j’y vais ou j’y vais pas ? Allez, j’y vais, dans cinq minutes il faut bien que j’y sois ».

L’explication de cette différence est relativement aisée ; à première vue du moins, tout est dans la colonne vertébrale ; l’Homme qui marche projette la sienne comme un narval sa corne unique, avec élégance et légèreté ; Jésus a multiplié les pains, Giacometti les vertèbres, elles s’enchaînent du bas de la nuque au bout du talon, « elles portent entièrement le bonhomme » dit Téd admiratif, puis il précise : « cette colonne vertébrale n’est que pure énergie ; les jambes suivent, les pieds pourraient être trois fois plus gros qu’ils n’empêcheraient en rien la progression du bonhomme ; en réalité, il semble voler 2-3 cm au-dessus du macadam, tu vois ce que je dis ? ».

Chez Théodore, c’est plus délicat ; colonne et bassin forment un angle obtus, 120-130°, le porte-à-faux est considérable, l’aplomb du prof précaire, il y a les 33 vertèbres assignées à l’être humain depuis des millénaires et c’est tout, pas une de plus et encore, elles ne sont pas toutes en parfait état ; les jambes doivent compenser ; entravées au niveau des articulations du bassin, elles sont d’autant moins rapides ; « encore heureux que je chausse du 46 » ajoute Téd ; la plante des pieds lui assure assise et stabilité : « chez moi, tout est dans la semelle ! ». Sacré Téd, une bonne humeur légendaire.

La différence est bien là, au premier coup d’œil du moins ; mais dès le deuxième, celle entre L’Homme qui marche et Téd réside plutôt dans le regard : L’Homme qui marche voit loin devant lui ; il avance vers quelque chose qui pourrait ressembler à son propre accomplissement ; il y va, curieux de voir ce qu’il en adviendra ; Téd l’a très bien saisi et cette détermination le fascine ; par contre, rien de tout cela chez lui : son regard n’a pas cette force-là ; il plonge au sol quelques mètres à peine au-devant de ses pieds, « comme pour attendre la valise qui traîne derrière » avoue Téd dans un sourire ; il se demande parfois à quoi pourrait bien ressembler son accomplissement à lui, encore faudrait-il qu’il sache où le trouver.

Si le regard plonge, c’est parce que la nuque bloque ; la tête de Téd pique inexorablement vers le bas, tandis que la tête de l’autre est tenue un peu plus haut, elle est plus droite, elle soutient le regard, le porte vers son but, ouvre la voie vers de nouveaux horizons ; celle de Téd peine à faire tout cela, ce n’est pas toujours évident d’être un homme en chair et en os ; il n’a pas été sculpté lui, il s’est fait tout seul ; et là, il y a des ratés dans les coups de mirettes du créateur.

Téd avance à la force de son front, comme un bœuf dont la nuque est sous le joug ; il tire sa valise obstinément ; comme une bête de somme si fatiguée qu’elle ne sent même plus l’odeur de l’abattoir où elle pliera du jarret ; pour Téd, ce sera là, au milieu de sa classe, un peu comme Molière sur scène au moment du trépas, il se pliera encore un peu plus face à des gosses rigolards qui ne comprennent rien de ce qu’il ressent dans son corps, rien de ce qui bourdonne dans sa tête ; et comment le pourraient-ils ?

Pourtant, ils sont beaux tous les deux, celui qui marche comme celui qui traîne ; certes, le premier est plus léger, plus grâcieux, il a de l’allure ; le deuxième est constamment freiné ; même sans les 6kg300 d’appendice caudal, l’impression du tout est à l’enseigne du pesant, du courbe, du cassé ; mais il y a aussi de la grâce là-dedans ; non pas la divine de la pièce en bronze, mais celle plus commune de l’être humain : une digne soumission, acceptée et assumée, à sa condition d’homme : « je peux le faire et je vais le faire, parce je dois le faire, que ferais-je d’autre sinon ? » susurrait Téd à une amie de passage sur son canapé ; l’amie lui a fait une grande bise sur la joue et s’en est allée : « À la prochaine mon Tédo et courage surtout ! Merci pour le repas, c’était excellent ! ».

Faire.

Comment faire, faire avec, faire attention, que faire, refaire ?

La même valise ? Jour après jour ? Dans les mêmes couloirs ? Avec le même bruit ? Pendant combien de temps encore ? Trente ans ? Vraiment ?

Les dieux ont créé le grand Tout, Giacometti la sculpture, Téd, il cherche ; ce n’est pas rien.

Il est 22h, Téd est affalé dans son canapé, son casque sur les oreilles ; il rêvasse tout en sourire en écoutant du Springsteen : Born to run ; dans un coin du hall d’entrée, la valise, encore fermée, est restée en transit.

Giorgio Brasey